Your are in :

Blog

Après le commerce, l'art équitable ?

by

text description
Wünsch Dir Was project © Prostoroz

A rebours du modèle productiviste et consumériste qui a dominé le XXe siècle émergent des systèmes plus contributifs. C’est dans ce contexte que certaines démarches artistiques mettent en jeu un autre rapport à l’économie, afin de mieux partager la richesse des imaginaires.

Le modèle qui s’est imposé au XXe siècle repose sur un système de production intensif et une fonction de consommation exclusive, qui n’ont que faire de la richesse de nos imaginaires. Dans tous les champs d’activité humaine, la « croissance » s’est révélée destructrice en termes de bien-être, de cohésion, d’égalité sociale, d’environnement… Une société de l’abondance ? Bernard Stiegler parle, lui, de mécroissance : « Aucune société avant la nôtre n’a fait du gaspillage des ressources et de la jetabilité de tout et de tous le principe de son fonctionnement. » (1) Mais pour le philosophe, nous sommes enfin arrivés à la fin de ce cycle néfaste. Le modèle industriel productiviste s’essouffle. La prise de conscience politique et environnementale coïncide avec des mutations techniques et technologiques qui sont déjà en train de bouleverser nos systèmes de production. L’avènement du numérique marque ce changement d’ère : ces outils fonctionnent beaucoup plus sur la contribution que sur la consommation, et induisent donc d’autres comportements. « Il n’y a pas une centrale de production d’un côté et des consommateurs de l’autre, explique encore Bernard Stiegler, mais des contributeurs en réseau, pouvant alterner et partager une responsabilité de production. » Cette approche rhizomique résonne fortement avec des préoccupations d’artistes qui n’ont pas attendu la crise pour explorer d’autres modalités de production et de diffusion. Avec des conséquences esthétiques considérables.

En partageant la création d’une oeuvre, l’artiste abandonne sa posture de démiurge. Il accepte aussi de se dessaisir (partiellement) de son statut d’auteur. Du coup, les rôles assignés à chacun deviennent incertains. Les Pas Perdus (Guy-André Lagesse, Nicolas Barthélemy et Jérome Rigaut) construisent ainsi avec des « occasionnels de l’art » des Maisons de l’ordinaire et de la fantaisie et autres Zones d’anniversaire concertées (ZAC) afin de célébrer à Marseille, à Paris, ou en Afrique Du Sud, « l’invention du monde au quotidien ». Guy-André Lagesse et ses complices sont des catalyseurs : « Ces gens nous font expérimenter un terrain délicat et raffiné : celui de l’extravagance des modestes, dans leur pratique de l’élégance avec des choses de peu. En tant qu’artistes, nous nous retrouvons en phase avec leurs audaces et engageons avec eux des combinaisons esthétiques à partir de la pratique de la vie. » 
Cette « économie » de l’art s’avère particulièrement généreuse et joyeuse. Elle fait le pari de l’égalité des intelligences, telle que l’a théorisée Jacques Rancière. Il n’y a plus d’un côté le savant (l’artiste) et de l’autre l’ignorant (le spectateur ou l’amateur), mais des êtres en train de fabriquer des actes communs : « Aucun n’est propriétaire de cette performance, aucun n’en possède le sens, elle se tient entre eux, écartant toute transmission à l’identique, toute identité de la cause et de l’effet. » (2)

L’artiste doit consentir au déplacement, à l’abandon de ses prérogatives et de ses certitudes. « Nous n’imposons pas une écriture déjà composée. Nous créons en fonction des participants, de leur potentiel et de leur univers. Et forcément, un tel positionnement bouscule complètement notre pratique et notre écriture », dit ainsi Caroline Selig, co-directrice de la compagnie Artonik, qui s’est engagée sur un projet de spectacle participatif (… Et ainsi de suite…) avec des personnes n’ayant aucune pratique artistique. La Compagnie Anitya, dirigée par Christophe Cagnolari, agglomère aussi à son ensemble (de comédiens, de danseurs et de musiciens) de véritables amateurs pour un moment de création en temps réel : le soundpainting (3). « L’improvisation touche à l’essence même d’un art vivant qui doit trouver sa justesse dans la fragilité et l’éphémère », dit Christophe Cagnolari. Dans le cadre des Sirènes et midi net de Lieux publics, Anitya a investi la place de l’Opéra de la Cité phocéenne et a donné à entendre, avec quatre-vingts citoyensinterprètes, sa version de La Marseillaise.
Dans un tout autre genre, Olivier Grossetête initie, lui aussi, des projets collaboratifs. Dans le cadre d’ateliers ouverts à tous, il produit des structures monumentales en carton. Ces réalisations prennent la forme d'arche, de pont, de façade, de tour, d'abri : des éléments d'architecture imposants rendus au nomadisme et à l'éphémère pour mieux exciter notre aspiration à la liberté. Cette expérience collective, au-delà de son caractère public, convivial et fédérateur, cherche à inventer des formes de réappropriation du monde, en incitant les participants à devenir architectes de leur environnement. Il va sans dire que tous ces dispositifs demandent beaucoup de souplesse, d’énergie, de disponibilité et de temps, à contre-pied d’un système de production dominant qui célèbre le profit, la concurrence et l’individualisme. 

text description

Olivier Grossetête - The Fleeting City, Marseille 2013 © Vincent Lucas

Ce geste artistique participatif induit un autre rapport à l’économie. Très concrètement, les amateurs sont bénévoles, donc non rémunérés. Pour Olivier Grossetête l’accord est clair : « Ils apportent du temps de travail et moi, je leur amène de la poésie, du possible, une expérience artistique… » Ici, l’utilisation de matériaux de récupération et le principe de construction collective permettent de créer des événements importants avec des budgets réduits. « Les modalités de production peuvent être très lourdes, le temps de préparation et d’accompagnement beaucoup plus important qu’avec des professionnels », prévient toutefois Caroline Selig. « L’intérêt financier n’est jamais le premier moteur, insiste Christophe Cagnolari, l’échange touche à un enrichissement humain bien plus profond. » Du coup, l’atelier de pratique redevient véritablement artistique, c’est-à-dire un espace du « faire » à la fois expérimental et ludique. « La réflexion doit être mise en acte pour faire sens, ajoute Olivier Grossetête. Nous ne faisons pas semblant, nous fabriquons vraiment des objets artistiques. » 

Pour la relation au public, là aussi, le bénéfice est total. « Les gens se sentent tout de suite en connivence avec la proposition, explique Caroline Selig. Il devient évident que la performance a été pensée pour s’adresser à tout le monde, qu’elle n’émane pas d’une sphère artistique lointaine et déconnectée des préoccupations de chacun. » Les procédures d’intimidation s’estompent, et le gain est surtout à cet endroit-là, dans une autre approche de la socialisation de l’oeuvre, en partageant les responsabilités. Cette vision impose une profonde mutation des systèmes d’administration, d’évaluation, de production et de diffusion de l’art.
La Fondation de France expérimente précisément une répartition des rôles plus équitable avec son programme Nouveaux Commanditaires. Ce dispositif repose sur la collaboration entre trois acteurs : l'artiste, le citoyen commanditaire et un médiateur culturel. Ce dernier recueille la demande, choisit l’artiste le plus à même de répondre à la commande, et fait le chemin avec eux jusqu’à ce que l’oeuvre soit produite. Elle sort alors complètement de la sphère privée et ses bénéfices concernent la Cité tout entière. À Pont-Royal, hameau de la commune de Clamerey en Bourgogne, l'intervention de l'artiste Michel Verjux a contribué, par la mise en place d’un éclairage public, à la requalification d'un port du canal de Bourgogne et à sa renaissance comme halte fluviale pour le tourisme. À Marseille, Olivier Bedu a créé Banc de sable, une oeuvre architecturale qui est venue concrétiser, de manière à la fois élégante et ludique, une réflexion engagée par des habitants et des enfants (avec un accompagnement du Bureau des compétences et désirs), sur le réaménagement de leur quartier.

Il n’y a plus d’un côté le savant (l’artiste) et de l’autre l’ignorant (le spectateur ou l’amateur), mais des êtres en train de fabriquer des actes communs

Les projets n’hésitent pas à s’insinuer dans les usages les plus marchands pour en éclairer l’absurdité. La Slovène Masa Cvetko prend ainsi un malin plaisir à s’immiscer dans les espaces publics. Son association ProstoRož invite des « experts » (architectes, paysagistes, urbanistes, designers) ou des juristes, pour réfléchir à d’autres agencements urbains. Elle imagine des formes d’organisation plus en accord avec les besoins des habitants. Plus récemment, Masa Cvetko s’est associée au groupe Enora (Ana Malalan, Nataša Mrkonjič, Manja Porle) pour s’attaquer à l’un des emblèmes de notre société de consommation. Ce collectif a conçu une Boutique de souvenirs (Gift shop), où chacun pourra échanger ses cadeaux de Noël et ainsi repenser ses habitudes de consommation et d'achat en cette période. Chaque objet sera exposé comme une oeuvre artistique, qui n’aura de valeur que par sa capacité à cristalliser une expérience esthétique relationnelle.

Les risques d’instrumentalisation sont réels, et ces démarches n’offrent pas de cadre qu’il faudrait ériger en modèle absolu. Les gestes et les objets artistiques ainsi produits éclairent cependant une évidence : l’économie, même dans sa part la plus trivialement marchande, recèle toujours une part de symbolique. Dans tout « commerce » se joue un principe de reconnaissance mutuelle. Le vendeur fait toujours un peu don de sa personne. À cet endroit, comme l’a démontré Paul Ricoeur (4), l’échange peut redevenir festif. Comment « capitaliser » cette richesse, optimiser de tels systèmes de « production » ? Par exemple en accélérant la marche vers une économie hybride, à la fois publique, privée, sociale et solidaire.

1. In Philosophie Magazine n°47 (mars 2011). 2. Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé. La Fabrique éditions. 2008. 3. Langage gestuel développé par le compositeur new-yorkais Walter Thompson, le soundpainting permet à des improvisateurs d’élaborer une oeuvre en temps réel. Si à l’origine ce langage fut développé pour les musiciens, il st aujourd’hui pleinement multidisciplinaire. 4. Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance. Editions Stock 2004.