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Art et nouvelles technologies

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Emerging Space Norwich (2015)

Comment les nouvelles technologies influent sur la création en espace public : réunis à Norwich, des artistes européens ont exploré les nouveaux horizons qu’offrent ces outils innovants.

Le groupe de partenaires IN SITU et les artistes invités se sont retrouvés à Norwich à l’occasion des deuxièmes rencontres Emerging Spaces  dédiées aux nouvelles technologies. Venant  de toute l’Europe, les participants ont mis pour un temps leur langue d’origine de côté pour tenter de communiquer en anglais. Invité en  tant qu’écrivain à réagir  à ces échanges, j’ai été frappée par le fait que nous partagions tous le même mot “technologie”, quelle que soit notre langue maternelle, que l’on soit anglais, français, allemand, tchèque ou hongrois. Sur le plan étymologique, le terme technologie est composé de deux mots grecs  anciens : technè, signifiant art, artisanat ou  compétence, et logos, voulant dire discours. La technologie est donc le discours de l’art.

"Pour ces artistes, la technologie n’est ni un ornement, ni un gadget. Bien au contraire, elle représente l’essence même de leur travail, l’outil qu’ils utilisent pour explorer la condition humaine." Hugo Bergs

Et l’art est la mise  en application de la technologie, même si pour les artistes invités à Norwich, cette définition pouvait être interprétée de nombreuses manières. Simon Collins (Royaume-Uni) fait appel à d’anciennes techniques de modélisme pour souder ensemble différents objets en métal et créer des sculptures d’animaux réalistes. Adelin Schweitzer (France) s’approprie et détourne des méthodes de surveillance militaire en utilisant des robots, ou des drones, contrôlés à distance pour réaliser des films, proposant ainsi une nouvelle manière de découvrir  des espaces urbains  ou ruraux. Elisabeth Wildling (Autriche) et Klára Balázs (Hongrie) s’appuient sur le vidéo-mapping pour aider le public à poser un nouveau regard sur leur environnement. Jonáš Strouhal (République tchèque) expérimente avec des capteurs cérébraux pour associer, de manière surprenante, des expressions physiques à des réflexions internes.  Eric Joris, du collectif CREW (Belgique), travaille en partenariat avec des chercheurs  de l’université de Hasselt afin de mettre au point un casque de réalité virtuelle permettant de voir le monde à travers les yeux d’une autre personne. Comme l’a dit Hugo Bergs du festival belge Theater op de Markt, pour ces artistes, la technologie n’est ni un ornement, ni un gadget. Bien au contraire, elle représente l’essence même de leur travail, l’outil qu’ils utilisent pour explorer la condition humaine.

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Jonáš Strouhal - the patient constructed an apparatus (2013) © Jonáš Strouhal

Si les nouvelles technologies offrent aux artistes de nouveaux horizons créatifs, elles apportent également leur lot de difficultés,  à savoir comment suivre le rythme des grands changements sociétaux provoqués par ces bouleversements numériques ? Dans son intervention lors de la première matinée, Eric Joris a expliqué que nous vivons dans une “société entièrement médiatisée” : la technologie fait tellement partie de notre quotidien que l’on n’y fait plus attention. Mais un artiste, lui, la remarque. Dans un entretien  en début d’année avec l’organisation britannique d’arts et de technologie The Space, Hannah Nicklin, créatrice de pièces de théâtre et conceptrice de jeux, définit la “culture numérique” comme “la manière dont nous vivons notre humanité dans le contexte de  
la [technologie]”. Elle poursuit en expliquant que la culture numérique est “la vitesse à laquelle l’information se propage, et la manière dont la culture du commentaire affecte nos discours publics… C’est la disparition progressive des interfaces entre la technologie et l’apport humain, et la question  est de savoir si cela doit nous inquiéter. C’est ce sentiment grandissant  de vivre dans un ‘village mondial’ et des problèmes qui se posent en voulant intégrer cette réalité dans nos esprits.” Qu’un artiste soit présent sur internet ou non, ces questions seront toujours sous-jacentes à ses œuvres.

Durant des entretiens avec les participants d’Emerging Spaces,  une question importante fut posée : la culture numérique permet-elle de redéfinir notre conception de l’espace public ? Celui-ci peut être défini de maintes façons : il peut être à la fois intérieur et extérieur ;  les théâtres, les gares ferroviaires et les centres commerciaux sont tous des espaces publics. Même un balcon surplombant une rue  en est un, comme tout lieu où une personne peut être vue ou peut échanger avec d’autres. Plus ces espaces facilitent les rencontres et favorisent la reconnaissance citoyenne, plus ils sont influents.

Fanni Nánay, la programmatrice du festival PLACCC à Budapest, a fait la remarque que “le degré de participation au débat public est proportionnel  au degré d’appropriation de l’espace public” : en Hongrie, cette liberté est de plus en plus bafouée par le gouvernement  de droite. C’est pourquoi, elle apprécie le travail  de Klára Balázs, qui consiste à projeter des images sur de célèbres statues de Budapest, invitant ainsi les passants à interagir avec ces monuments d’une manière nouvelle et surprenante. Fanni Nánay espère qu’au travers de ces œuvres numériques, les gens sauront retrouver leur capacité d’action et d’influence sur les politiques du gouvernement. Ce projet pourrait être présenté  à travers toute l’Europe, mais son sens varierait selon la ville, son contexte historique, et sa relation avec la guerre, les mouvements et les révoltes populaires qui ont marqué son histoire.

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CREW - c.a.p.e

Le Printemps arabe  a ainsi montré que les peuples trouvent maintenant ces stratégies en ligne. Internet est la promesse d’un espace  sans limite et donc d’une capacité d’action infinie. Et pourtant, comme l’a souligné Adelin Schweitzer, les européens occidentaux limitent leur utilisation d’internet à la lecture des actualités et aux discussions sur Facebook.

L’intérêt de Jonáš Strouhal pour le fonctionnement du cerveau l’a amené, durant sa présentation,  à identifier le manque  de concentration comme “l’un des principaux  maux de notre société” : les gens sont trop distraits par les jeux  vidéo et les médias sociaux pour s’intéresser à l’activisme social.
C’est au travers de  ce type de réflexion que  la rencontre Emerging Spaces a su dévoiler  toute la richesse de son potentiel : lorsque les discussions ont abordé différents travaux artistiques et ont tissé des liens entre eux en puisant dans la philosophie,  la politique et les expériences personnelles. Ce faisant, la rencontre  a permis à chaque artiste de poser un regard nouveau sur son travail.

L’une de ces “révélations” a été la notion d’“espace transitionnel” : pour expliquer le travail du collectif CREW, Joris  a dessiné un diagramme de Venn avec un “espace réel” dans le cercle de gauche et un “espace virtuel” dans celui  
de droite. La partie commune aux deux cercles est appelée l’espace transitionnel, “l’espace intéressant pour travailler”. Elisabeth Wildling était très sensible à cette approche :  ses films ont pour but d’encourager le public à porter un regard nouveau sur les bâtiments  et les environnements urbains, à changer l’angle de vue de notre perception et à se placer à la frontière du réel et de l’imaginaire.
Lors de nos discussions sur le travail de Jonáš Strouhal,  un autre espace transitionnel a été mis en lumière, un espace à cheval  entre l’art et la thérapie. Strouhal emploie des capteurs d’électro- encéphalographie, habituellement utilisés par les psychothérapeutes pour apprendre au cerveau à mieux se concentrer  et à mieux gérer le stress, qu’il relie à des appareils mécaniques. Les signaux électriques émis par le cerveau  sont alors convertis  en mouvement : un petit arbre qui tombe en cas de stress et une fontaine qui jaillit en cas de pensées joyeuses.

Le projet de statues de Klára Balázs a suscité de nombreuses discussions concernant la friction entre sphère privée et sphère publique :  à qui appartient l’espace public et qui arbitre ce que les gens y font ? Pour la même raison,  le drone de Schweitzer est un projet fascinant : l’appareil virevolte au-dessus des routes, dans les tunnels et  sous les jambes des passants. Affranchi de toute contrainte légale,  le drone jouit d’une liberté de mouvement quasiment inaccessible au commun des mortels.

Chaque projet cherche, à sa manière, à rendre l’invisible visible. Dans Where is Hamlet?,  le projet développé par  le collectif CREW, Joris associe les violences  au Moyen-Orient à la menace de guerre dans la pièce de Shakespeare. Son objectif est de mettre en lumière les forces invisibles  –    la figure du père tel le fantôme du vieil Hamlet
– qui contrôlent les actions de la jeunesse en filmant des lieux en plein bouleversement politique et en plaçant le public au centre de ces films pour transformer leur vision.Ce type de projet ouvre un nouveau  champ de réflexion : dans quelle mesure l’art est-il un exercice du pouvoir ? Cette réflexion est d’autant plus pertinente pour les projets qui favorisent  les interactions, comme  le spectacle en extérieur de Simon Collins avec ses sculptures métalliques.  Il a conçu deux imposants dragons constitués de morceaux de ferraille dont le mouvement peut être contrôlé par le public. Nos échanges sur les limites et les possibilités offertes par l’interactivité lui ont permis d’approfondir sa réflexion sur son projet : sa participation à Emerging Spaces, a-t-il expliqué le dernier jour, lui a permis de gagner deux ans d’expérimentation pour développer son spectacle. Adelin Schweitzer s’est demandé si l’invitation  
à interagir avec les projections de Klára Balázs ne nuirait pas au projet, le public passant alors à côté du message politique en traitant l’expérience comme un jeu.Mais l’aspect ludique a toute son importance :  il offre un nouveau champ d’action dans une culture néolibérale qui déclare que tout est travail, et il canalise notre énergie pour créer le changement.

En tant qu’écrivain,  mon espace de jeu est la langue. Dans mon discours de clôture des rencontres Emerging Spaces, j’ai rappelé qu’en anglais, les dernières technologies sont décrites comme étant “state-of-the-art”, c’est-à-dire à la pointe de l’art. L’art fait avancer la technologie et la technologie fait avancer l’art. Les artistes présents à Emerging Spaces évoluent dans cet espace transitionnel situé à l’intersection de ces deux sphères : indéniablement, le lieu le plus intéressant pour travailler.

Maddy Costa vit à Londres. Elle a développé une recherche sur la critique impliquant publics et artistes. Elle écrit sur  le théâtre et la musique pour Exeunt, The Guardian et son blog, Deliq