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Au nom du peuple

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Kaleider - The Money (Tianjin, China) © Courtesy of Propel China

Dérives autoritaires, démagogie, perte de crédibilité des élites, abstention des citoyens… Face à ces périls, les réponses de l’opinion publique et des pouvoirs politiques oscillent entre populaire et populisme. Tour d’horizon des enjeux démocratiques contemporains.

Le peuple a bon dos. Le populaire aussi. Il n’existe pas un seul leader politique qui ne revendique aujourd’hui, sur son seul nom, la représentation du peuple. Comme si, après avoir été malmené par des mesures sociales rugueuses à son égard, le peuple méritait enfin d’être considéré à la mesure de ses frustrations et de ses espérances. De sorte qu’en 2017, le peuple est confronté à cette situation paradoxale dans la plupart des démocraties à travers le monde : affaibli, abîmé, il n’a jamais eu autant de défenseurs autoproclamés, de leaders qui se voudraient populaires – ou populistes – au nom de leur volonté protectrice.

Aux leaders populistes, la Patrie reconnaissante ? Peut-on être dupe de ce jeu ouvert à tous les subterfuges et manipulations possibles ? De quel peuple parle-t-on lorsqu’on s’en réclame le porte-parole ? Du peuple au populaire, du populisme à la démagogie, de la souveraineté populaire au nationalisme xénophobe… Trop d’angles morts empêchent de comprendre clairement les enjeux contemporains de la place du peuple dans un jeu démocratique plein de chausse-trappes. “Il n’existe tout simplement pas de théorie démocratique, à la fois rigoureuse et largement acceptée, qui permettrait de définir le peuple”, souligne le politologue allemand Jan-Werner Müller, auteur en 2016 de Qu’est-ce que le populisme ? – Définir enfin la menace (Premier Parallèle, 2016).

Explosion populiste

Si nous vivons à l’évidence un “moment populiste” depuis le début des années 2010, nous peinons à en saisir les conséquences, sinon à en traduire le sens. L’explosion populiste a plusieurs visages, confus, éclatés, parfois contradictoires. Elle s’incarne dans le pouvoir autoritaire de leaders comme Donald Trump aux Etats-Unis, Recep Tayyip Erdogan en Turquie, Vladimir Poutine en Russie, Jarosław Kaczynski en Pologne ou Rodrigo Duterte aux Philippines. Mais elle s’affirme aussi par l’hypothèse de l’arrivée au pouvoir d’autres forces politiques en Europe : le Front national de Marine Le Pen en France, le FPO en Autriche, le PVV aux Pays-Bas, le Mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo en Italie…

 “ les populistes ne disent pas : ‘Nous sommes les 99 %’, ils n’affirment rien moins que représenter les 100 %” Jan-Werner Müller, politologue

Dresser la liste de tous ces mouvements et leaders politiques revendiquant l’exclusivité de la représentation du peuple bute d’emblée sur un obstacle : l’impossibilité de trouver “un dénominateur commun à ces multiples variantes nationales, d’une extrémité du spectre politique à l’autre”, comme l’écrit le sociologue Eric Fassin dans son dernier essai Populisme : le grand ressentiment (Textuel, 2017). Tout le problème que pose aujourd’hui le mot “populisme” se joue dans la dissémination de ses significations. Le populisme reste indéfini, en dépit des innombrables théories qui circulent à son propos ; et c’est bien cette indéfinition qui trouble le débat public, puisqu’aussi bien les politiques que les intellectuels se déchirent entre eux sur la définition de leur nouveau fétiche. Bref, “comment définir un objet qui résiste à la définition, tant les significations du terme varient selon les circonstances historiques, les contextes nationaux et les usages politiques ?, se demande Eric Fassin. Pour le dire à la manière du philosophe Ludwig Wittgenstein, il faut renoncer à trouver une substance commune derrière le substantif : ‘Comme dans le langage ordinaire, et c’est encore plus vrai dans le langage politique ordinaire, les gens et les partis qu’on appelle populistes ont entre eux des airs de famille, mais il n’y a aucun ensemble de traits dont ils partageraient tous l’exclusivité’.” Qu’est-ce que le populisme ?

Un mode d’exercice ou de conquête du pouvoir ? Un style politique ? Une idéologie constituée ? Une caractéristique de gauche ou de droite ? Une manière de régénérer la démocratie ou d’en sortir ? Pour l’historien suisse Damir Skenderovic, auteur du texte sur le populisme dans le second tome du Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, dirigé par Olivier Christin (Métailié, 2010), “deux positions s’affrontent : d’un côté, le populisme défini comme forme politique, il s’agit d’un style, une stratégie, et, de l’autre côté, le populisme est pensé comme une idéologie, une doctrine qui est un manichéisme, une dichotomie peuple vs élite servant à expliquer le monde”. Le populisme déterminerait ainsi une conception du monde divisant la société en deux groupes homogènes : le “bon” peuple et la “mauvaise” élite qui récuse les médiations en vigueur dans la démocratie représentative.

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Emke Idema - RULEtm © Thomas Lenden

De “l’esprit du peuple”

Pour le politologue allemand Jan-Werner Müller, on reconnaît un populiste à son “monopole moral de la représentation”. Par-delà leurs horizons géographiques et politiques, tous les populistes n’ont de cesse d’affirmer : “Nous seuls sommes le peuple.” De telle sorte que le populisme est selon Müller non seulement “antiélitiste”, mais aussi et surtout “antipluraliste”. Donc forcément autoritaire. “Les populistes ne disent pas : ‘Nous sommes les 99 %’, ils n’affirment rien moins que représenter les 100 %.” Mettant en garde contre les traquenards sémantiques, le politologue observe donc que la critique des élites reste un critère nécessaire à sa définition, mais insuffisant. Le populisme privilégie en réalité plus “l’esprit du peuple” que la volonté générale. Cet esprit du peuple se rattache à la méfiance généralisée à l’égard des institutions représentatives. “Le temps de la politique représentative approche de sa fin”, remarque Müller, insistant sur l’idée selon laquelle “les citoyens ont le sentiment de perdre le contrôle de leurs destinées”.

A ce défaut de représentation et à cet abandon du peuple, livré à lui-même plutôt que protégé des effets néfastes de la mondialisation néolibérale, la philosophe belge Chantal Mouffe appelle à l’édification d’un “populisme de gauche”. L’auteur du récent essai L’Illusion du consensus (Albin Michel, 2016) interprète le vote FN des ouvriers comme une “demande démocratique pervertie” à laquelle il faudrait “donner une autre réponse” : précisément “le populisme de gauche”. Pour la philosophe belge, “la finalité de la démocratie est de transformer l’antagonisme en agonisme”, c’est-à-dire une opposition entre un “nous” et un “eux” qui ne soit plus fondée que sur des critères moraux mais aussi politiques. Une politique démocratique digne de ce nom ne devrait pas chercher à surmonter l’opposition ami/ennemi mais à “l’établir différemment”. Dans ce cadre, loin d’être une menace, le populisme sera un remède, selon cette proche de Podemos, en redonnant des couleurs à la démocratie, et en sauvant ni plus ni moins la gauche.

Mais, par-delà la cohérence de sa conception démocratique, cette vision combattive n’est-elle pas propice à réactiver la violence politique ? Pour le philosophe Marc Crépon, la question démocratique exige au contraire de reposer d’abord la question de la violence ouverte par certains discours populistes. Car en voulant faire croire aux peuples qu’ils sont en phase avec leurs aspirations et exclusivement à leur écoute, les leaders populistes excitent les passions populaires les plus négatives. Dans son dernier essai, L’Epreuve de la haine – Essai sur le refus de la violence (Odile Jacob, 2016), Marc Crépon invite à intéresser autrement les citoyens à la vie politique, par la voie dialogique, et à créer des formes de démocraties participatives. “Face à la surenchère verbale et à la banalisation de la force, qui s’imposent comme les traits distinctifs de notre temps, nous avons aussi besoin d’une culture de la non-violence.”

Vers un “contre-populisme”

Alors, comment échapper au spectre de la violence tout en luttant contre la disqualification des peuples ? La rationalité serait-elle forcément du côté des élites, et la confusion du côté des peuples ? Dénoncer le populisme, observe le politologue Yves Sintomer, spécialiste des procédures de démocratie représentative, c’est aussi s’exonérer à bon compte “du gouffre qui se creuse entre les élites et les citoyens”. Ne jetons pas le peuple avec l’eau du bain populiste. Lorsque Marine Le Pen lance son slogan “Au nom du peuple”, ce n’est pas l’appel du peuple, mais sa “conception du peuple”, ethnicisé, qui pose problème, souligne Yves Sintomer (cf Libération, 16 novembre 2016, “Pourquoi tous ces populistes ?”). Plus que le populisme en tant que tel, ce sont la xénophobie, le nationalisme, l’islamophobie et l’antisémitisme qui minent la démocratie.

C’est pourquoi, comme le défend le philosophe Etienne Balibar, il importe plus que jamais de mettre en oeuvre un “contre-populisme”, européen, mais surtout cosmopolite. Avec ce concept inversé, réactif, il s’agit de refuser d’abandonner le terrain de la souveraineté au nationalisme xénophobe, et de se livrer surtout à la recherche du “peuple manquant”, c’est-à-dire ce parti des abstentionnistes qui ne croient plus aux vertus de la démocratie sociale et représentative. Pour recouvrer les joies populaires, seuls les chemins du contre-populisme ouvrent des horizons prometteurs.