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Chronique #1: Eloge des marges

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L'ELOGE DES MARGES

Comment écrire sur l'art dans l'espace public en Europe, en gardant un esprit critique et sans tomber dans le panégyrique ? Comment analyser une matière par définition volatile, le spectacle vivant, tout en demeurant à l'écoute des mouvements du monde ? Pour ne pas perdre de vue l'essentiel, les livres sont, comme toujours, d'un précieux recours.

"Le caractère destructif ne connaît qu'un seul mot d'ordre : faire de la place ; qu'une seule activité : débarrasser. […] Le caractère destructif est un signal. […] Le caractère destructif n'est nullement intéressé à se voir compris.”

Il y a quelque chose d'étrange à relire le court texte de Walter Benjamin sur le caractère destructif (1931), au lendemain du referendum britannique sur le Brexit. Le "out" s'expliquerait en partie par une volonté de faire place neuve, de faire table rase, par une joie iconoclaste…

Les arts de la rue, déconsidérés par les beaux-arts comme par le théâtre académique (...) ne relèvent-ils pas par essence d'un genre marginal ?

Transposée dans le domaine des arts de la rue, cette réflexion prend un relief particulier : "Alors que le créateur recherche la solitude, le destructeur doit s'entourer constamment de gens, de témoins de son efficience." On pense à toutes les entreprises de co-construction, comme celles d'Olivier Grossetête ou de Frank Bölter, et à la démolition collective ou au lâcher d'objets qui s'en suit. Dans un domaine éphémère comme celui des arts de la rue, la sortie de scène fait partie du processus… Sauf que dans le contexte inédit du Brexit, les feux de joie s'allument aussi comme des signaux de détresse.

Il y avait quelque chose de touchant, encore, au lendemain du referendum britannique, à Sotteville, à entendre tel programmateur venu des confins norvégiens s'adresser à son collègue du nord de l'Angleterre : "Toi aussi, te voilà rejeté dans la périphérie". Périphérie de l'Angleterre, périphérie de l'Europe. Mais après tout, les arts de la rue, déconsidérés par les beaux-arts comme par le théâtre académique, et ceci dit sans jugement de valeur, ne relèvent-ils pas par essence d'un genre marginal ?

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Refugee Origami Camp © Frank Bölter

Dans le contexte d'un festival, artistes et programmateurs soucieux de création in situ s'efforcent de repérer le lieu le plus adéquat, généralement situé loin du cœur battant de la fête. Repérage du lieu mais aussi choix de l'heure. Dans un rassemblement comme Viva Cité ou Chalon dans la rue, un caractère tout particulier s'attache aux rendez-vous donnés au petit matin ou après minuit ; une prime semble accordée aux artistes qui obligeront le festivalier à abréger sa nuit de sommeil.

Il faudrait savoir faire l'éloge des marges. Jean Genet y excelle, en saisissant toute l'ambiguité du regard porté sur le funambule livré à son public comme un torero dans l'arène. Qui aura dit l'incertitude du spectateur pris dans les piétinements des arts de la rue ? Délaissant la procession, le théâtre de rue se réduit de plus en plus souvent, aujourd'hui, à une visite accompagnée. Mais la déambulation avec smartbook et/ou audio-guide n'avance-t-elle pas pour partie masquée ? "Le jeu libère et détourne l'humanité de la sphère du sacré, mais sans pour autant l'abolir […], écrit le philosophe Giorgio Agamben, dans son Eloge de la profanation (2005). Restituer le jeu à sa vocation purement profane est une tâche politique." Utile rappel, en ces temps troublés où la distraction se voit érigée comme premier principe de gouvernement.