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Chronique #2: La route des Balkans

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Une semaine après l’attentat « monstrueux » de Nice, la lecture du « Léviathan » de Thomas Hobbes (1651) a quelque chose de vertigineux. Le philosophe anglais place le corps (naturel et politique) au cœur de son raisonnement ; il rappelle que les formes politiques et les dieux sont mortels ; mais surtout, il établit clairement que le renoncement à la vie contrevient aux « lois de la nature » (chp. 14). Le désordre et le religieux sont pensés a minima comme une « infirmité » de l’Etat (chp. 29). Quant à l’attentat suicide, il relève au mieux d’un empoisonnement.

Ce n’est pas de philosophie politique que nous parlerons, lors de notre première rencontre avec Florent Mehmeti, directeur artistique du Teatri ODA, à Pristina (Kosovo). On ne lui fera pas l'affront d'invoquer l'auteur yougoslave Ivo Andric (1892-1975) et son Pont sur la Drina (1945), mettant en scène l'histoire tourmentée des Balkans résumée à travers un unique ouvrage d'art. Florent Mehmeti se réfère plus volontiers à Ismaïl Kadaré, écrivain albanais dont il a adapté un roman, Qui a ramené Doruntine ?, une histoire de noces et de parole donnée. Florent Mehmeti avait 14 ans en 1999, lorsque l'armée yougoslave de Slobodan Milosevic a contraint des centaines de milliers de Kosovars (90% de la population) à quitter leurs foyers. Pendant trois mois, le collégien se replie avec sa famille en Macédoine, dont son père est originaire. "Je me suis retrouvé réfugié dans mon propre pays".

"Je me suis retrouvé réfugié dans mon propre pays"

Florent Mehmeti

De réfugiés, il fut beaucoup question à Pristina, en septembre 2015, lors de la première édition du Hapu Festival (contraction des mots "hapësirë" et "publike", signifiant "ouverture", en albanais), dont le Teatri ODA assure l'édition artistique.

Au programme : Hello and Goodbye (avec le KunstLabor Graz), installation sonore et visuelle recueillant des témoignages d’émigrés ; et la performance Invisible Walls du Teatri ODA, avec son kitsch folklorique, sa distribution de (faux) passeports et son mur translucide séparant pour finir les groupes de spectateurs… Lors de la deuxième édition, en juillet 2016, ce sont les franco-belges de X/tnt qui auront professé leur Code de la déconduite dans la zone Schengen  à des Kosovars encore soumis à l’obligation de visa. Et ODA encore, qui aura évoqué à la fois l’eldorado allemand et le passage massif de refugiés à la frontière gréco-macédonienne, dans une pièce mosaïque adaptée du théâtre en salle.

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Xtnt - Dedriving Code in Pristina (Kosovo) © Mathieu Braunstein

Dix-sept ans après la guerre, le petit pays des Balkans, dont l'indépendance est contestée par la Serbie et la Russie, se trouve en marge de la fameuse « route des Balkans », empruntée par des milliers de réfugiés jusqu'à l'Autriche. La normalisation de la région se fait attendre, à l'heure où, plus au nord, de nombreuses voix dénoncent la politique d'élargissement.

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The Balkan Road © Cécile Martin

L'Europe semble néanmoins vouloir se souvenir de son Sud-Est, en désignant plusieurs cités des Balkans comme prochaines capitales européennes de la culture : Plovdiv (Bulgarie) en 2019 ; Rijeka (Croatie) en 2020 ; et - nouveauté - trois villes de la zone en 2021 (une cité grecque, une roumaine, et la représentante d'un pays candidat à l'UE, qui pourrait être Herceg Novi au Monténégro ou Novi Sad en Serbie)… Cela suffira-t-il à retisser les liens ?

Outre Doruntine, Ismaïl Kadaré, le grand écrivain albanais, est également connu pour un autre roman : Le Pont aux trois arches. L'allégorie s'avère relativement inopérante pour Pristina. La capitale du Kosovo n'est bizarrement traversée par aucune rivière ; ses seuls ponts sont autoroutiers.

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Copyrights

1. X/tnt - Le code de la déconduite (Pristina, Kosovo) © Mathieu Braunstein (Juillet 2016)

2. La route des Balkans © Cécile Marin (Février 2016)