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Chronique #4: Disparitions en série

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Dries verhoeven - Fare Thee Well © Vincent Lucas

Les attentats de Paris, de Bruxelles, de Nice viennent nous rappeler que l'espace public peut être aussi celui du deuil. Un état abordé par quelques-uns des artistes réunis au festival Travellings, à Marseille.

Tout de blanc vêtus, ils valsent. A côté de carrés de gazons qui figurent leurs propres sépultures. Ils se sont relevés pour danser. Autour des adultes, des enfants jouent à se poursuivre. Comme à des noces… Une jeune femme, plus habillées que les autres, cherche son promis. Puis le bal est interrompu par d'impérieuses sirènes, chacun regagne son carré de terre. (“Le Mois du Chrysanthème”, cie Tandaim, 2013, d'après un texte de Sophie Calle, “Douleur exquise”).
Blanc virginal sur carré vert, le dispositif nous rappelle, en couleurs inversées, les tentes igloo noires, elles aussi alignées au carré, de “La Mastication des morts”, de Patrick Kermann, créée par le Groupe Merci à la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon (1999) et reprise quinze ans plus tard sur les rives de la Garonne, à Toulouse.
En exergue du texte choral de Patrick Kermann, ces quelques mots de Heiner Müller : “Les morts ont le sommeil léger / Ils conspirent dans les fondations / Et ce sont leurs rêves qui nous étranglent” (“Germania 3”, 1996).

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Tandeïm - Le mois du chrysantème © Vincent Lucas 

Dans le théâtre de rue, pas de trappe, pas de statue du commandeur, pas de deus ex-machina. Mais une possibilité de déplacer l'espace de jeu, de sortir du théâtre, pour se rapprocher du cimetière, ou délibérément lui tourner le dos. Et, à la nuit tombée, l'option de de se fondre discrètement dans le décor. Certes, le camping nocturne imaginé par la jeune scénographe Lisa Horvath n'évoque pas directement l'au-delà…Mais quel est ce “voyage spécial” dont nous parlent avec inquiétude les voix enregistrées de sa pièce “Final Season” (2016) ?
Le sentiment de l'absence gagne facilement du terrain dans l'espace public. Et la nostalgie se trouve particulièrement bien servie par le théâtre documentaire, qui se satisfait parfois d'un appareillage minimum : un cadre fixe pour le regard, un oratorio de Haendel dans les écouteurs et des textes qui défilent au loin, évoquant un monde en train de disparaître ("Fare thee well”, installation de Dries Verhoeven, 2012). Un dispositif presque déjà cinématographique qui, à l'instar du film du collectif ZimmerFrei sur Chalon-sur-Saône (2016) assume pleinement son côté révélateur… “Ville engloutie”, ville désertée par Kodak, son principal employeur, la cité fluviale ne semble plus vivre désormais qu'au rythme des inondations et du réchauffement climatique. Ici aussi, les artistes se font témoins du changement d'époque...

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Spielraum Ensemble - Final Season © Adrien Bargin

Ceci étant dit, l'exemple du Groupe Merci nous rappelle qu'on ne “disparaît” ni mieux ni moins bien aujourd'hui qu'il y a dix ou quinze ans.
Devenue incompréhensible (Susan Sontag, "La Maladie comme métaphore”, 1977), la disparition et son corollaire, le deuil, ont toujours été bien encadrés dans l'espace public. Mais comment s'organiser dans un monde atomisé, dépourvu de cérémonial commun ? Les artistes auront toujours un rôle à jouer… Le cas échéant en faisant sauter la baraque (Anne Corté). En Grande-Bretagne, autre option, comme nous l'indique Mikey Martins, du Freedom Festival, Hull. Issus du théâtre de visuel, John Box et Sue Gill ont juste fait évoluer leur façon d'accompagner les vivants. Leur protocole se trouve résumé dans un manuel pratique : le “Dead Good Funerals Book”.

Le mois prochain : Très chère sécurité.