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From both sides

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© Vladimir Us

Jay Wahl est directeur artistique du Kimmel Center à Philadelphie, et Vladimir Us est responsable du groupe Oberliht en Moldavie, deux structures membres de la plateforme IN SITU. Ils questionnent la notion d’art populaire et confrontent leurs approches de la création en espace public.

A son extrémité occidentale, la plateforme IN SITU s’étend au-delà de l’Europe, jusqu’aux Etats-Unis, où Jay Wahl occupe la fonction de directeur artistique du Kimmel Center de Philadelphie. A l’est, elle dépasse les frontières de l’UE pour s’étendre jusqu’à la Moldavie, où Vladimir Us officie en tant que responsable du groupe Oberliht. A première vue, la distance entre ces deux personnalités n’est pas uniquement géographique : elle est aussi politique, avec d’un côté Us vivant dans une “toute jeune démocratie” qui lutte toujours pour se débarrasser de l’héritage de l’Union soviétique, et de l’autre Wahl habitant chez son vieil ennemi juré, qui “s’accroche à sa Constitution et à son Premier Amendement depuis 1787”.

Demandez-leur comment ils définiraient l’art populaire et une autre différence émergera : pour de nombreux Américains, selon Wahl, la popularité est synonyme de "rentabilité ”, tandis que pour Us elle se rapproche du “folklore”, des arts traditionnels ancrés dans de profondes racines rurales (et Wahl est gêné d’admettre que les mêmes arts traditionnels amérindiens ont été éradiqués par les colons européens qui ont fondé les Etats-Unis).

"Pour moi, l’art est un espace d’autonomie, proposant aux gens de nouvelles possibilités de s’impliquer les uns envers les autres.” Vladimir US

 J’habite à Londres, à quasi mi-chemin entre les deux, et selon moi l’art populaire est une question d’échelle : cela va des comédies musicales jouées devant des milliers de spectateurs à des œuvres en plein air qui attirent les foules dans les rues. Là aussi, il y a un gouffre entre Wahl et Us : l’œuvre programmée par Wahl ayant connu le plus de succès à ce jour à Philadelphie (par la compagnie française Transe Express) a attiré 200 000 personnes, alors que Chisinau, la capitale moldave, atteindrait péniblement les 5 000 spectateurs pour une pop star (autre définition de la popularité qu’Us propose), et seulement 200 personnes pour les œuvres du groupe Oberliht. 

Si l’on s’éloigne un peu des chiffres cependant, pour s’intéresser aux valeurs de ces deux hommes, leurs points de vue et leurs approches de l’art en espace public se rejoignent de manière intrigante, et des similarités émergent. La première concerne leur relation aux financements : la Moldavie prétend soutenir son secteur culturel, mais en réalité les fonds publics alloués aux organisations ne dépassent pas les 100 000 euros pour tout le pays, et les entreprises ne voient pas l’intérêt de financer des œuvres à petite échelle qui n’ont a priori pas d’impact sur la population.

La situation n’est pas meilleure aux Etats-Unis : “En tant que directeur artistique, déclare Wahl, ma mission est de rassembler les gens et de favoriser l’empathie et le dialogue. Mais si vous êtes une structure qui dirige une salle de spectacle, votre mission est d’une certaine manière de remplir cette salle.” Et cela réoriente le débat sur l’art qui ne serait pas visiblement populaire, que ce soit en termes de portée ou de recettes : le sujet n’est plus de savoir comment cet art pourrait “bouleverser ou favoriser des connexions”, mais tourne plutôt autour de son financement.

La frustration que Jay Wahl ressent à cet égard l’a poussé à mener une réflexion un peu polémique : qu’adviendrait-il si “le secteur artistique était jugé uniquement sur les taux de participation aux élections” ? Et il ajoute : “La communauté artistique cherche à favoriser l’entente entre les communautés, et je ne sais pas comment mesurer cela, à part en disant que nous nous défendons les uns les autres, et que l’une des manières de le faire est d’aller voter.” Il souhaiterait que l’art soit plus intégré à la vie de la cité : “Lorsque les municipalités essaient de résoudre des problèmes – d’emploi, d’éducation, d’incarcération –, la police, les écoles et les entreprises se mettent autour d’une table, mais le secteur artistique en est la plupart du temps absent. Je pense que l’on devrait reconnaître ce secteur comme un service public à part entière : nous avons un rôle à jouer dans le fait de garantir le bon fonctionnement de la société. Je voudrais rendre cela plus explicite. Cela m’aiderait à résoudre les problèmes de financement.”

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© Vladimir US - Jarek Sedlak, POWER to FLOWERS, Chisinau 2011

Pour Vladimir Us, la préoccupation réside moins dans l’argent que dans la participation démocratique. “La participation fait défaut dans la vie de tous les jours : nous devons créer de nouveaux mécanismes et de nouvelles institutions pour que davantage de gens participent, notamment ceux qui étaient jusqu’à présent exclus de divers processus, dit-il. L’un des objectifs de notre association est précisément cela : nous essayons d’offrir plus d’opportunités aux gens de participer à l’aménagement urbain, aux décisions politiques ou à l’amélioration de l’éducation. La culture a le pouvoir de créer ses propres forums d’échange sur ces enjeux publics. Pour moi, l’art est un espace d’autonomie, capable de reproduire des relations sociales mais d’une manière différente, en proposant aux gens de nouvelles possibilités de s’impliquer les uns envers les autres.”

L’autonomie est importante aux yeux d’Us, c’est une manière de s’opposer à l’histoire : “Nous provenons d’une région très particulière, dans laquelle l’art et la culture ont été instrumentalisés au service d’une idéologie. Le réalisme socialiste était la tendance dominante de toute l’Union soviétique, et pour la majeure partie des artistes, c’était un outil de propagande. Nous devons repenser ce langage et véhiculer les arts autrement.”
Lorsqu’il présente une œuvre dans l’espace public, c’est dans l’objectif précis de “questionner la manière dont l’espace public est utilisé” et de “développer un sens critique”. C’est quelque chose d’essentiel, car le “nouveau mode de vie libéral” a déjà des effets négatifs sur l’espace public : “Les monuments représentant le régime soviétique sont démolis, alors qu’ils reflètent une valeur intrinsèque pour l’artiste ; et les espaces publics disparaissent : des cinémas sont remplacés par des centres commerciaux… C’est pourquoi, pour nous, l’espace public est également le contenu des œuvres que nous produisons. Nous utilisons l’art et la culture pour aborder ces sujets, pour unir les gens autour des problématiques contemporaines qui nous affectent tous.” 

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© Creative Outfit  - Cie Carabosse, Article 13, 2016 (Philadelphie)

Des propos qui, pour Wahl, font écho d’une nouvelle manière depuis moins d’un an. “Nous sommes en train de vivre une révolution politique, dit-il ironiquement. Ce qui est intéressant avec notre nouveau Président, c’est qu’il pousse les gens à envahir les rues, d’une manière que le pays n’a pas connu depuis cinquante ans. Brusquement, nous prenons conscience qu’une partie de l’espace public nous appartient.” Pour lui, c’est l’occasion de montrer à quel point l’espace public aux Etats-Unis est aujourd’hui un espace privatisé, et de favoriser “un dialogue entre des points de vue pluriels, autour de la question des systèmes de valeur”. Cela amène une autre question : dans quelle mesure l’art populaire est-il également participatif ? Et qu’entend-on par “participation” ? Déjà sensible à ce mot, Us affirme sa résistance aux “œuvres d’art participatives dans lesquelles un seul artiste contrôle l’intégralité du processus : ce n’est plus un processus participatif, mais un processus directif”. Wahl voit souvent cela aussi aux Etats-Unis, et il y perçoit “la crainte selon laquelle plus le système est ouvert aux contributions, plus la qualité de l’œuvre risque d’en pâtir”. Il s’oppose à l’idée de devoir choisir l’un au détriment de l’autre : “Il y a des formes d’art qui marchent vraiment bien lorsque c’est la vision singulière d’un artiste qui s’exprime, et d’autres lorsqu’on laisse une pluralité d’individus s’exprimer ensemble, et je pense que c’est sain. Alors comment ces deux types d’œuvre pourraient-elles s’épanouir dans le même environnement ?” Le maître mot ici est : pluralité. “L’une des choses que nous savons bien faire est d’encourager les discussions et de proposer une pluralité de points de vue, souligne Wahl, et l’un des enjeux dans notre pays, à l’heure actuelle, c’est que nous n’écoutons plus cette pluralité de points de vue.” Selon lui, il y a un lien direct entre une réflexion sur l’art et la culture focalisée sur la rentabilité, l’audience et le populisme croissant. “Lorsque nous nous considérons comme une salle de spectacle que nous voulons remplir et dans laquelle nous cherchons à attirer des gens, nous suivons le même genre de processus qui conduit aux extrémismes de droite, parce que nous refusons notre responsabilité citoyenne par rapport au bien-être de la ville dans son ensemble.”

“ce qui est intéressant avec notre nouveau Président, c’est qu’il pousse les gens à envahir les rues" Jay Wahl

C’est sur la définition de l’art populaire que se rejoignent le plus Us et Wahl : c’est l’art qui prend au sérieux sa place dans la société, et qui est capable d’induire des changements. Comme Us le dit : “Nous nous sommes éloignés des institutions traditionnelles pour trouver une alternative, qui pourra à son tour être institutionnalisée pour toucher un public plus large. Ce que nous faisons en ce moment dans la rue, c’est expérimenter différentes formes qui pourraient être multipliées de diverses façons. C’est quand même étrange de voir que les entreprises sont capables d’innover, et pas le monde de la culture ! Ça devrait être le secteur le plus ouvert à repenser la société et à générer de nouveaux modèles.” Comme Jay Wahl le souligne, l’avantage de la plateforme IN SITU est qu’elle offre à des gens provenant de pays divers “l’opportunité d’apprendre ce que peut être notre rôle dans l’espace public à partir d’approches culturelles différentes et dans un contexte de bouleversements politiques. Et c’est précisément maintenant que cette question devient urgente”.