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La frontière

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BLU (2015)

C'est l'été, Graz, cité frontalière (dont l'étymologie vient de grad, gradec, «ville» dans les langues slaves) bruisse de sonorités croates, slovaques, slovènes… Il y a une génération, la ville se trouvait à la frontière de l'«autre Europe». Le festival La Strada y fête aujourd'hui paisiblement ses 20 ans. Mais d'autres frontières restent à abattre dans les têtes.

Un mur invisible, surgi du jour au lendemain, retranche une femme du reste du monde, dans une vallée de montagne. C'est par cette image que débute le captivant roman de Marlen Haushofer («Le Mur invisible»), grand succès de librairie lors de sa publication, en 1963. Une métaphore qui valait pour son pays, l'Autriche, projeté aux confins de l'autre Europe après la guerre. Graz/grenze, «von Graz zur Grenze» (de Graz à la frontière), la route ne comptait qu'une petite cinquantaine de kilomètres, avant de déboucher dans ce qui était alors la Yougoslavie. «Pour nous, c'était très loin, se souvient Werner Schrempf, fondateur du festival La Strada en 1997. Et d'une certaine manière, ça le reste encore…»

Décloisonner, contourner la paroi de verre, c'est exactement en ces termes que le Kunstlabor Graz pose sa problématique, avec le Teatri Oda (Kosovo), au sujet de la forteresse Europe. Dans une boutique du centre-ville, des jeunes migrants, notamment afghans, sont accueillis chaque matin pour des ateliers artistiques. «Quelles sont les valeurs européennes ? Quel goût a l'Europe, comment évolue-t-il ? Et s'agit-il vraiment d'une boutique, avec des horaires d'ouverture et une vitrine ?» La question apparaît suffisamment ouverte pour pouvoir porter aussi bien sur l'institution européenne que sur le lieu de la rencontre.

Pour sa part, l'artiste italien Matteo Lanfranchi (Effetto Larsen) entend, à partir de témoignages, dessiner une cartographie émotionnelle de la ville, comme peuvent le faire, ailleurs, le conteur Olivier Villanove et l'Agence de géographie affective. «Notre démarche n'est pas thérapeutique, insiste l'artiste italien. L'idée est de donner une forme au fantôme.» La forme spectaculaire n'étant pas même au rendez-vous. Mais que pèsent, après tout, le jeu et la mise en scène, par rapport à la poésie ? Les contours de ce chantier - avec d'autres moyens ! - semblent avoir été esquissés il y a vingt-trois siècles : «Quant au spectacle, s'il exerce une séduction, il est totalement étranger à l'art et n'a rien de commun avec la poétique» (Aristote, «Poétique»).

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ATSA - Le temps d'une soupe

Le lieu et l'instant. Et une attention portée à l'échange. C'est également ce qui caractérise la démarche du collectif canadien ATSA, vu également cette année aux Tombées de la nuit et au Freedom Festival. En face à face, autour d'un bol de soupe, deux spectateurs qui ne se connaissent pas devisent sur un sujet global ou local. Deux médiateurs interviennent pour placer les «spectacteurs» et pour proposer un thème de conversation. L'échange, tel qu'il est conçu, repose sur le seul public. C'est un «non-spectacle», une forme dont auraient pu se prévaloir il y a quelques années les chorégraphes français ou allemands adeptes de la «non-danse». Mais pour cette raison même, chaque détail a son importance : le choix des chaises, celui du brouet… «Ici, chacun parle en confidentialité», témoigne Annie Roy, cofondatrice d'ATSA (Quand l'art passe à l'action). En amont de la représentation, un atelier réunit pendant trois heures des représentants de la communauté ou du quartier, présentant des profils divers, afin d'écrire les questions, le plus plus ouvertes possible. Le temps de la rencontre ne se réduit pas à celui de la représentation. Vive la parole libre !