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La rue est à nous

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Neil Butler dirige UZ Arts, structure indépendante basée à Glasgow (Ecosse) à l’origine de nombreux programmes culturels dans le monde entier. Werner Schrempf dirige, entre autres, le festival La Strada à Graz (Autriche) qu’il a fondé en 1998. Ces deux directeurs de structures membres du réseau IN SITU font ensemble le point sur l’état  de la création aujourd’hui dans l’espace public.

Cela fait plus de dix ans que vous travaillez ensemble au sein du réseau européen IN SITU. Le domaine de ce que l’on appelle  en France “les arts de la rue” – même si  cette définition ne fait pas l’unanimité –  n’a cessé d’évoluer depuis les années 1980. Quels changements avez-vous observés l’un et l’autre depuis la naissance d’IN SITU ?

Neil Butler – En fait, il y a eu des tendances différentes dans des domaines différents même  si toujours en relation avec l’espace public. Vers la fin des années 80, j’ai beaucoup travaillé avec des compagnies de théâtre de rue françaises. Ce genre  de théâtre s’est avant tout développé en France, même s’il existait aussi du théâtre de rue dans d’autres pays. En Grande-Bretagne, la création dans l’espace public a commencé dans les années 70, en particulier avec des compagnies de théâtre expérimental et des performeurs. Dans les années 80, en revanche, le cirque et le divertissement dominaient. Rien à voir avec ce qui se faisait au même moment en France,  où l’on pouvait découvrir des œuvres de haute tenue, ambitieuses et sophistiquées. Avec le temps, les choses se sont un peu tassées. Du côté des artistes  ou des programmateurs, l’intérêt s’est déplacé, s’éloignant progressivement d’une base théâtrale pour s’orienter vers les arts visuels. Beaucoup d’œuvres présentées aujourd’hui dans l’espace public sont issues des arts visuels, ce qui peut aussi inclure la performance. Il y a aussi tout un mouvement venu du land art qui développe des performances en relation avec le paysage. Enfin, les artistes tendent de plus en plus à travailler avec le public. Soit qu’ils partent d’une relation avec lui, soit que le public participe de façon active à la création de l’œuvre ou à son exécution.

Werner Schrempf – Il y a de plus en plus d’œuvres dans lesquelles le public est impliqué. Je dis toujours qu’on est passé d’une éducation frontale à une intégration du public dans le processus même de la création. Aujourd’hui, les artistes prennent beaucoup plus en compte les réalités urbaines des différentes villes dans lesquelles ils doivent créer. Cela signifie que nous, en tant que directeurs de festivals et plus généralement en tant que programmateurs, nous sommes aussi beaucoup plus impliqués dans la démarche de ces artistes auxquels  nous ne demandons plus seulement de produire une œuvre, mais de créer en prenant en compte les spécificités locales.

Ce délaissement progressif du théâtre au profit  des arts visuels, est-ce central dans votre travail ?

Neil Butler – Nous rencontrons beaucoup d’artistes de différents pays, dans des festivals ou ailleurs,  
et nous abordons avec eux des questions qui nous préoccupent. Sans doute, à force de remuer ces questions, quelque chose s’est-il créé. Nous avons affiné notre vocabulaire, par exemple. C’est un peu comme les quarante mots en langue inuit pour dire la neige. Incontestablement, il y a d’un côté une demande de notre part pour des créations qui s’inscrivent  
dans un lieu spécifique – même si on peut les voir à Marseille, Graz ou Glasgow en imaginant à chaque fois des adaptations – et de l’autre côté des artistes intéressés par ce genre de projets. Avec toujours ce souci que le public soit impliqué. Souvent, des artistes qui n’ont jamais pensé à cette implication directe du public se rendent compte à quel point cela participe  en fait de leur démarche depuis toujours.

Werner Schrempf – L’Autriche se considère  comme un grand pays de culture. Des villes comme Vienne ou Salzbourg sont considérées en soi comme des lieux culturels. Il y a l’opéra. Il y a Mozart. Et pour ceux que ça n’intéresse pas, il reste le sport. A Graz, avec le festival La Strada, nous nous sommes fixé  
un but : établir un contact avec le public, c’est-à-dire avec les habitants de la ville. C’est pour cette raison que nous nous tournons notamment vers des artistes plasticiens qui conçoivent leurs projets en fonction  de l’espace public. Pour eux, le fait de sortir de l’espace clos de la galerie est très stimulant car cela représente un défi beaucoup plus risqué.

Au fond, est-ce que la différence entre la salle de théâtre et la rue, c’est que dans la rue le public ne choisit pas ? Les œuvres sont là et il en fait ce qu’il veut…

Neil Butler – Oui, en passant son chemin  par exemple. C’est en ce sens qu’il nous faut impérativement prendre en compte le public. On ne peut pas envisager un projet artistique dans la rue sans penser à son impact sur ceux qui vont y être confrontés. En fait, c’est le public qui fait le travail. Son imagination, son interprétation, sa décision de rester ou de s’éloigner doivent être des composantes du projet. Il ne s’agit pas pour autant d’attirer des foules. Ce qui retient l’attention, c’est la qualité de l’œuvre. D’autre part, en ce qui concerne la participation du public, je tiens à préciser que cela signifie aussi  le fait de simplement regarder.

Werner Schrempf – Il y a différentes façons d’impliquer un public. Je pense à la compagnie de danse Ex Nihilo, par exemple, dont les performances sont tellement fortes que les spectateurs sont littéralement captivés par ce à quoi ils assistent.

Etonnamment, les créations dans l’espace public mettent de plus en plus souvent en scène l’intime. Comment expliquez-vous cela ?

Neil Butler – Cette tendance est apparue d’abord aux Pays-Bas, à Utrecht précisément, dans le cadre  du festival Impakt. Il y a en effet beaucoup d’œuvres qui s’adressent à des groupes restreints travaillant  sur l’effet de proximité. Il se trouve que cela s’est développé en même temps que les réseaux sociaux. Les artistes se sont emparés de ce phénomène en proposant des œuvres qui utilisent les nouvelles technologies et offrent une réflexion sur des expériences très personnelles en rapport avec l’intime. Il y a de nouveaux outils, ce qui suppose  de nouveaux champs d’expérimentation. Et c’est évidemment quelque chose que nous soutenons.

propos recueillis par Hugues Le Tanneur
Article publié dans la coédition IN SITU, Lieux publics et Les Inrockuptibles, supplément n° 960, 23 avril 2014

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