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Le don et l'échange

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Kaleider - The Money

Des fonds mis en commun mais immobilisés dans le cas où les participants ne parviendraient pas à s'entendre. D'autres sommes exposées à la vue de tous dans l'espace public... Alors que la politique européenne semble parfois se résumer aux questions budgétaires, les propositions du studio britannique Kaleider, à petite échelle, esquissent d'intéressantes pistes.

A Novi Sad (Serbie), capitale européenne de la culture en 2021, l'entraide ("moba") sera au centre des préoccupations et des pratiques culturelles (cf. publication In Situ/Les Inrocks, 2017). Le don, l'économie non monétaire, apparaissent comme des valeurs en vogue. "Troc !", duo dansé de la jeune compagnie Saufledimanche, vu au festival VivaCité, nous en donne comme un avant-goût. Le spectateur "offre" un geste, sur lequel l'une des deux danseuses improvise une réjouissante chorégraphie d'une minute trente ; à la fin, l'artiste remet au spectateur un ruban bleu qu'elle lui noue autour du poignet.

L'échange, ou du moins la participation, se trouve ainsi signé, matérialisé par ce petit bout de tissu. Attention toutefois, nous avertissent les anthropologues : dans un cadre rituel, le don, la pure dépense, ne relève jamais du troc, mais d'une norme sociale. Ainsi Marcel Mauss détaille-t-il toutes sortes de "cadeaux, en théorie volontaires, en réalité obligatoirement faits et rendus" ("Essai sur le don", 1925). Il n'est jamais question d'altruisme, dans les "potlatch", les grandes fêtes somptuaires, étudiées par Marcel Mauss ou Bronislaw Malinowski dans les sociétés archaïques, mais bien d'obligation et d'honneur.

Quels sont les moteurs perçus par Seth Honnor (Kaleider), dans sa performance "The Money", donnée sur les cinq continents ? Les membres du public ont le choix : ils peuvent soit s'inscrire comme joueurs, soit - moyennant une somme plus élevée - rester simples spectateurs (sachant qu'il leur sera toujours possible de changer de rû´le en cours de route). Le but du jeu consiste à s'entendre sur l'emploi d'une certaine somme d'argent. Faute d'accord, celle-ci sera versée aux participants de la session suivante... Ce qui se construit là est une recherche de consensus et donc la fabrique d'une forme de démocratie. On aurait tort de se montrer trop déterministe et d'accorder trop de signification aux adaptations subies par le jeu dans telle ou telle société, prévient le metteur en scène britannique dans une brillante interview ("It's all real people playing a game", theatreanddance.britishcouncil.org). Mais tout de même, que de détails croustillants : nulle part plus qu'en Chine, les règles n'ont été autant remises en question ; tandis qu'aux Etats-Unis, il a fallu changer la donne, car les participants envisageait uniquement leur participation sur le mode de la charité... Comment l'emploi de ces fonds "communautaires" (au sens restreint du terme) a-t-il été pensé à Lisbonne, capitale d'un pays récemment frappé par la crise, ou dans la très cartésienne ville de Paris ? Comment le projet PIG, impliquant le stationnement d'une tirelire géante (le fameux cochon) dans l'espace public évoluera-t-il, en fonction des villes et des pays envisagés ? Durée de l'opération, mesures de sécurité, médiation culturelle... de nombreuses questions restent ouvertes pour cette proposition, note le metteur en scène, qui pose cependant un postulat : celui d'une responsabilité (de chacun) non liée à la propriété.