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Le temps c'est la vie

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Lotte Van den Berg - Building Conversation © Soeuf

Nous évoquions le monstre du Léviathan, dans une précédente chronique, sans nous attarder sur la notion de "bien commun" développée par Thomas Hobbes, hâtivement traduite en français par le mot Etat. La question des communs revient sur le devant de la scène. Que recouvre-t-elle exactement ?

«Valor vient de valere, être bien, ou fort : fort dans la vie, fort pour la vie.» Avoir de la valeur" signifie donc "servir la vie", écrit John Ruskin, économiste (par ailleurs critique d'art), proche de la gauche chrétienne anglaise, en 1862.
« La véritable science de l'économie politique est celle qui enseigne aux nations à désirer et travailler pour les choses qui conduisent à la vie, et à mépriser et détruire les choses qui conduisent à la destruction. » Au nombre de celles-ci : l'accumulation de patrimoine et "l'échange" (le commerce), qui n'enrichit pas, puisqu'il ne profite qu'à quelques-uns.

La question de la valeur - et de la valorisation - de ce qui fait société, est au cœur de la réflexion sur les communs ["commons" en anglais]. Quelle valeur accorder à l'eau qui coule, à l'air que l'on respire, aux temps de fête et de rassemblement ? Et quel besoin de quantifier ce qui semble ressortir en premier lieu d'une appréciation qualitative ?
Pour les économistes attachés aux questions d'environnement ou d'éducation, la démonstration s'effectue d'abord par l'absurde : l'eau potable, l'air respirable, la culture, etc. ont une valeur, puisque leur disparition ou leur altération en a une (les économistes parlent d'"externalités négatives").

Citant Ruskin, le Californien Peter Barnes, qui se présente d'abord comme un entrepreneur (Capitalism 3.0: A Guide to Reclaiming the Commons, 2006) évoque la piste d'une "propertization" (dotation) qu'il oppose à la notion de privatisation. Chaque citoyen d'un territoire donné se verrait doté de droits inaliénables ["shares"] en vertu de son appartenance à une communauté.

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Groupenfonction - The Playground © Nicolas Joubard

"Community", "share"… Les mots n'ont pas le même sens selon la langue employée. La communauté, envisagée de façon restrictive en français (voir la suspicion entourant l'adjectif "communautaire"), peut se définir de façon uniquement territoriale en anglais, sans implication religieuse ou ethnique. Quant à la part, elle s'est tellement éloignée en français de son corollaire - le partage - qu'on lui préfère, dans l'économie sociale et solidaire, une tout autre image : celle du panier.

Quelles implications pour l'art dans l'espace public et pour le théâtre de rue, qui continue pour partie de pratiquer la gratuité ? S'il est une valeur incontestée, quel que soit le système de pensée, c'est celle du temps : temps passé auprès des publics, nombre d'artistes/jour, temps de représentation, temps de résidence… On sait la réflexion actuellement en cours chez un certain nombre d'opérateurs culturels impliqués dans l'espace public. A ce stade, le “bien commun” offrirait la possibilité de quantifier la notion d’“intérêt général” développée notamment en droit français. Une légitimation ex-post par une comptabilité d’un genre inédit.

Sans jamais citer Ruskin, les essayistes Michael Hardt et Toni Negri aboutissent à une réflexion étrangement voisine. “Quelle est la définition de la valeur en termes économiques ? Cette question n'a pas de sens, à moins que nous puissions faire de l'économie une bioéconomie" (Commonwealth, 2012).