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Les artistes et la figure de l'étranger en europe : créations en résistance

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Ali Salmi (cie Osmosis) © Arnaud-Martin

"Révolutions arabes" d’un côté, repli xénophobe des pays d’Europe de l’autre et, des unes aux autres, des migrants portés par un espoir formidable. Sur les scènes européennes, des artistes tentent de traduire et de donner à éprouver l’expérience ambivalente que sont les migrations et l’exil.

vant que n’éclate le « printemps arabe », les régimes dictatoriaux de Khadafi et de Ben Ali étaient les partenaires des Européens, retenant sur leur territoire les candidats à la traversée de la Méditerranée. Leurs pays constituaient l’exosquelette, la carapace extérieure d’une Europe molle et pétrie d’ambivalences. La révolution tunisienne, la révolte puis la guerre en Libye ont conduit à l'augmentation du nombre d’accostages de mi-grants sur les rivages européens, suscitant, en France et en Italie, une vague de cynisme et de surenchère populiste au sommet des Etats. Dans ce contexte de stigmatisation des populations exogènes, prétendument inassimilables, quelle est la contribution des artistes ? Quel regard portent-ils sur l’altérité ? Quelles réponses offrent-ils aux crispations des sociétés européennes face à la figure de l'étranger ?

Relire aujourd’hui le testament intellectuel de Stefan Zweig Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, éclaire d’une lumière inquiétante notre vision du monde d’aujourd’hui. Dans ce manifeste pour une fédération pacifique de l’Europe, les artistes apparaissent comme les vecteurs les plus sûrs mais aussi les plus fragiles de la circulation des idées universalistes. Dans cette chronique documentaire de l’Europe entre 1895 et 1941, écrite depuis son exil au Brésil avant de se suicider avec sa femme en 1942, Zweig décrit les bouleversements de la Première Guerre mondiale, la crise de 1929, la guerre d’Espagne, l’arrivée au pouvoir d’Hitler et l’épouvante de l’antisémitisme d’Etat. Pour-chassé, exilé, censuré, il voit ses livres brûlés et son nom cité comme celui d’un criminel dans l’Allemagne nazie. Plaidoyer pour l’Europe, ce livre décrit aussi le formidable mouvement intellectuel et artistique dont Zweig fut acteur et témoin.

Le sort des intellectuels et des artistes européens confrontés à la violence politique est au centre du projet artistique coécrit par les compagnies Divadlo na peróne (Košice, Slovaquie) et Là Hors De (France), intitulé Step by step. L’exil, la migration forcée, la fragmentation des parcours biographiques et l’arrachement à la terre natale traversent cette démarche de reconstitution pas à pas d’une figure d’artiste en résistance, répondant à l’oppression par l'obstination à penser, écrire, peindre, créer. Ce projet a démarré en 2008 avec l’évocation du parcours de Sándor Márai. Ecrivain, journaliste, dramaturge, poète et traducteur hongrois né en 1900 à Kassa alors intégrée à l'Empire austro-hongrois (actuelle ville slovaque de Košice), Márai traversa tous les soubresauts du XXe siècle. Il fut poussé à fuir Budapest par la terreur totalitaire du pouvoir soviétique. Ses livres furent interdits et systématiquement détruits. Il se suicida aux Etats-Unis en 1989. D’autres portraits d’artistes en proie à la violence de leur temps seront élaborés par ce projet dans d’autres villes européennes, jusqu’à la présentation de la version complète d’un spectacle à Košice et à Marseille, toutes deux capitales européennes de la culture en 2013.

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Là Hors De (Lyon) & Na Peróne (Kosice) - Step by Step

Dans le contexte politique actuel, d'autres dé-marches artistiques nous donnent à partager et comprendre l’expérience de la migration. Exprimer un refus, résister à son époque et conquérir sa dignité par l’exil ou la fuite est le thème du spectacle Autoroute du soleil mis en scène par le chorégraphe Ali Salmi (Osmosis Cie), inspiré par la bande dessinée de Baru. Deux jeunes Lorrains natifs d’une cité ouvrière déclassée s’engagent dans un road movie héliotrope vers un éden, le littoral méditerranéen. Récit d’initiation, l’expérience prend son sens au fil des aventures vécues pendant le trajet. Le sentiment de relégation sociale y est pointé comme le germe de la volonté initiale de départ. Selon Ali Salmi, « la question de l'altérité joue plus sur le regard que sur la distance géographique qui nous sépare. Les jeunes de banlieue par exemple se sentent étrangers dès qu’ils changent de quartier. Cette réalité crée des états de révolte compréhensibles. »

Deux autres pièces montées par Ali Salmi abordent la question du voyage sous l’angle plus sombre de la migration clandestine. Elles expriment le balancement entre l’espoir d’une vie meilleure et le désenchantement et dépeignent le chaos traversé par les personnages : le migrant est la part négligeable et la matière in-signifiante de la mondialisation. Ce thème fait pour le chorégraphe cohérence avec son travail corporel : « Le danseur expérimente le fait d'être pris dans un mouvement, d’être emporté, de passer d'un point à un autre, de traverser l'espace. La migration comme la danse sont des questions spatiales. »

"Les migrants sont les guerriers de situations qu’ils refusent, de conditions qui ne leur permettent pas de nourrir et de faire grandir leurs enfants." Ali Salmi

Le sort tragique des hommes qui traversent l’Asie centrale de l’Afghanistan jusqu’à Calais, cachés dans la remorque d’un poids lourd, constitue le sujet de Transit (2005), spectacle pour danseur seul dans un semi-remorque à l’arrêt. Tous les espaces du camion porteur sont explorés comme autant de lieux de repli, de heurts et de confrontation du corps et de la matière, les mouvements du danseur suggérant le déchirement, la fragilité et les blessures d’un clandestin. Ali Salmi explicite : « Les migrants sont les guerriers de situations qu’ils refusent, de conditions qui ne leur permettent pas de nourrir et de faire grandir leurs enfants. Mon engagement est une arme pour rendre honneur à l’énergie déployée par ces combattants du réel. Ces mères qui portent leurs enfants dans la neige ne sont pas portées par l’énergie du désespoir mais au contraire par un formidable espoir. »

Dans la pièce Alhambra container (2008), c’est de l’arrivée à destination dont il est question. On y assiste au déchargement de trois containers sur un quai de manutention, ballet d’engins de levage manœuvrant les cubes d’acier dont émergent trois silhouettes dérisoires, ballotées et transportées telles des marchandises. Ali Salmi ajoute : « Les artistes sont des passeurs, ils aident à la compréhension de l’autre. L’artiste apporte une part d’imaginaire qui ouvre des fenêtres parfois plus douloureuses que le réel, parfois plus magiques que lui. Nous touchons aux réalités du monde avec une légèreté ou une dureté que les journalistes ou les sociologues ne peuvent pas se permettre. Tous ces regards se complètent, se répondent, se nourrissent mutuellement.»

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Dries Verhoeven - No Man's Land

Face à la recrudescence des populismes en Europe, le regard de ces artistes sur l’altérité ouvre des espaces de compréhension pour accueillir la différence.

Dire la douleur, la solitude, le froid, le senti-ment d’abandon, la tristesse, le déchirement et la misère en donnant voix aux migrants que nous ne percevons généralement qu’au prisme de statistiques funèbres est aussi l’intention du spectacle Haven 010, écrit par Michael de Cock (‘t Arsenaal) avec Judith Vindevogel (Walpurgis). Mourad, jeune Algérien sans papiers caché dans un entrepôt d’Ostende « tel une souris dans la cale d’un bateau », tente de gagner désespérément l’Angleterre. Il rencontre Eric, routier belge se méfiant des étrangers qui menacent son travail, et qui se définit lui-même comme une fourmi transportant des denrées alimentaires à travers toute l’Europe. Michael de Cock, auteur, journaliste et metteur en scène, définit ainsi ses intentions : « L’Europe et le monde bougent. Le problème n’est pas de savoir comment résister à l’extrême-droite, il est de faire bouger nos mentalités à tous. Quand une personne est renvoyée dans son pays ou quand elle meurt en mer, cela nous est indifférent car nous ne la connaissons pas. Mon rôle d’artiste est peut-être simplement de faire prendre conscience que le monde change et qu’il faut s’y adapter. »

Haven 010 est ponctuée d’intermezzos musicaux orchestrés par Judith Vindevogel. La pièce s’achève par l’arrivée sur scène d’un chœur d’hommes, de femmes et d’enfants, tous demandeurs d’asile hébergés dans un centre de rétention, avec lesquels le spectacle a été préparé. Le chœur interprète la cantate de Bach Ach wie flüchtig, ach wie nichtig ist der Menschen Leben (Combien passagère, combien vaine est la vie des hommes !). Judith Vindevogel raconte : « Leur entrée sur scène provoque une irruption brutale du réel dans la fiction. On entend les pa-roles de la cantate chantées par des gens qui nous disent quelque chose d’eux-mêmes. On connaît ce répertoire, mais tout à coup on réalise que ce chant qu’on croyait appartenir à la culture européenne, appartient tout autant à ces étrangers qui le com-prennent et lui donnent un sens différent. Pour nous, il dit la futilité qu’il y a à passer sa vie à accumuler des richesses, mais pour les demandeurs d’asile, il signifie : “la vie est courte, il y a urgence à vivre mieux. »

C’est une démarche similaire que développe Dries Verhoeven metteur en scène et scénographe néerlandais, dans No man’s land (2008). Un groupe de migrants avec lequel le metteur en scène a longuement travaillé vient chercher les spectateurs sous l’horloge d’une gare ferroviaire. Muni d’un casque auditif, chaque spectateur suit un guide pour un parcours pédestre dans le quartier environnant. Alors que chaque binôme ainsi formé traverse le secteur cosmopolite où les rues et les paysages défilent tels les plans d’un film, les écouteurs diffusent l’histoire de l’étranger, contée par sa propre voix. La bande sonore agit comme le procédé d’une voix off, opérant une mise à distance qui double l’acuité auditive d’un regard renouvelé sur la ville et ses habitants. Ce travail rappelle les propos du réalisateur néerlandais Johan Van der Keuken : « Dès qu’un homme est filmé, il cesse d’être un homme pour devenir un morceau de fiction, de matériau filmé. Et pourtant, il continue d’exister. Cette double vérité est lourde de tension. Trouver une forme pour cette tension signifie : créer un monde imaginaire et y décrire le combat humain. » (Ceci, cela et comment, 1969)

Face à la recrudescence des populismes en Europe, le regard de ces artistes sur l’altérité ouvre des espaces de compréhension pour accueillir la différence. Dépassant la simple dénonciation des injustices ou l’apitoiement compassionnel, leurs créations nous révèlent nos peurs, nos angoisses et nos lâchetés. Ramenant l’étranger à sa dimension humaine et universelle, leur voix est un rempart puissant contre l’aveuglement des passions xénophobes. Elle s'élève pour défendre la libre circulation des personnes, un des acquis politiques les plus significatifs d’Europe.

Cet article est originalement paru dans "La quête de l'espace une odyssée européenne", le tiré à part coodité avec Lieux publics et la revue Mouvement en 2011.