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Mathieur Braunstein - Retour sur l'Emegring Space Marseille: le décloisonnement à l'œuvre

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© Maxime Demartin

Etranges journées que celles de cet Emerging Space. Et étrange intitulé, plus polysémique en anglais qu'en français : "breaking down barriers"… En ces temps de crise aiguë des migrants, de remise en cause de l'Europe et de rétablissement des frontières, la notion promettait quelques belles prises de parole sur le monde d'aujourd'hui, dans des sociétés guettées par l'isolationnisme et la tentation de la fermeture sur soi. Cette discussion, finalement, aura été lancée par l'artiste Anne Corté (compagnie Roure, Belgique), au troisième jour du séminaire. La rencontre avait pourtant commencé d'une façon très particulière, au lendemain d'un attentat majeur dans le métro et à l'aéroport de Bruxelles. Effet collatéral de cette attaque terroriste, le partenaire belge, Hugo Bergs, et son artiste invité, n'auront pu "émerger" à Marseille qu'à l'issue d'un parcours du combattant.

"Le décloisonnement à l'œuvre" : l'intitulé français, du moins, nous aura ramené sur un terrain plus consensuel. De la cloison à l'entreprise, il n'y a qu'un pas, qu'aura franchi Fanny Broyelle (mais aussi Anne Corté, rappelant son expérience avec une entreprise marseillaise de travaux sur cordes en 2013), dans son focus sur les démarches artistiques dans le monde du travail. Commandes directement effectuées à l'artiste ou initiatives conjointes : les présentations de projets tiers auront fourni une utile matière à débats.

● S'il est un moyen d'abattre les cloisons, c'est d'abord par le jeu.

Les questions fusent, après la présentation de la "Crash Box" d'Anne-Valérie Gasc (projet développé dans le cadre des Ateliers de l'EuroMéditerranée de Marseille-Provence 2013). L'artiste protège une caméra, soudée et "enveloppée" dans deux énormes pneus de tracteur, de manière à ce que l'appareil puisse résister à une forte explosion. Placée à l'intérieur d'un immeuble voué à la démolition, la caméra filme la déflagration en temps réel. De l'aveu même de la plasticienne - qui refuse que ses vidéos soient diffusées sur Internet -, le rendu n'est pas très spectaculaire. Si ce n'est pour le son… Les artistes se prennent au jeu. Etait-il envisageable de conserver des meubles dans les appartements (Luke Jerram) ? Dans quelle mesure les habitants sont-ils associés à la démarche artistique (Dušan Zahoranský) ? La personnalité du commanditaire, Pierre Burguière, à l'époque PDG de l'entreprise CEBTP Démolition, interroge et séduit les artistes… Pour l'entreprise, l'intérêt ne se mesure pas en terme d'image, mais plutôt en terme de synergie, de cohésion des équipes de salariés. Ce que ne perçoivent peut-être pas les partenaires européens, du fait de la barrière de la langue, c'est la dimension ludique de l'association entre une artiste plasticienne plutôt conceptuelle et une entreprise de BTP. Le premier schéma sur lequel travaillent les deux associés est celui d'une destruction du Jeu de paume, monument historique parisien. L'explosion d'un site classé, rien de moins !

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Crash-Box © Gasc Demolition

C'est également par le jeu que le chorégraphe Koen de Preter (Anvers), lance son YoYoGi : une manifestation libre et gratuite, largement bénévole, installée huit dimanches d'été dans un parc de la ville. Sur le modèle du parc Yoyogi, à Tokyo, chacun vient y pratiquer ses hobbies : musique, danse ou arts martiaux… La manifestation bénéficie de l'ombrelle du festival Zomer van Antwerpen. Quelques concerts, environ deux par jour, font l'objet d'une programmation et d'une cession en bonne et due forme. Pas d'infrastructure (buvette, toilettes), autre que celle existant déjà dans le parc… La manifestation pourrait-elle se tenir ailleurs que dans un espace vert ? Par exemple sur une place ? L'idée est-elle de créer un "rituel" ? Mickey Martins (Freedom Festival, Hull) se fait l'écho de préoccupations partagées quant à l'emploi de l'argent public : comment réagit une autorité municipale votant une enveloppe pour un festival et découvrant que celui-ci repose pour l'essentiel sur le bénévolat et la gratuité ?

● Autre moyen de contourner l'obstacle : l'écoute. Le documentaire de Luc Joulé, "C'est quoi ce travail ?", tourné dans l'usine Peugeot-Citroën de Saint-Ouen, en banlieue parisienne, et projeté au Vidéodrôme de Marseille, suscite d'intéressants commentaires. Qu'y voit-on ? Un musicien, Nicolas Frize, mêlé aux autres "habitants" de l'usine, occupé à une énigmatique "chasse aux sons" ; et soumis au même traitement cinématographique que les ouvriers, avec des propos diffusés en "voice over", comme des voix intérieures. Gros plan sur les pièces métalliques assemblées à Saint-Ouen, avant de partir pour la Chine. Et sur les bouchons d'oreille fluorescents. Au royaume des sourds, le mieux-entendant est à coup sûr votre voisin. Et d'ailleurs, nul handicap irrémédiable, puisque chacun est appelé à prêter sa voix à un concert contemporain, sous la direction de l'homme à la perche.

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Koen de Preter - YoYoGi (Travellings, 2016) © Grégoire Edouard

Le plasticien Abraham Poincheval, invité à présenter son travail au Citron jaune, centre national des arts de la rue, se révèle lui aussi un homme de l'écoute, repoussant les limites des arts visuels. Le rocher sous lequel le performeur s'installe dans le sol d'une librairie (projet "- 604800 s), devient une "pierre qui écoute"… et non pas une pierre qui prophétise. L'artiste perché à douze mètres du sol, tel un stylite antique, se place de lui-même à l'écoute du monde. Dans sa bouteille de 6 mètres sur 2, échouée d'abord sur une plage de Camargue, puis sur une place de village, toujours au bord du Rhône, Poincheval se révèle un contemplatif. La conversation est possible à travers la paroi censément étanche de la Bouteille… dont le bouchon, théoriquement scellé, va finalement faire office de "tour" (comme dans un couvent dominicain), quand la boulangère du village décidera d'apporter chaque matin des croissants au reclus du parc de la Révolution. Pour l'anecdote, l'organisateur avait prévu la présence d'un vigile, la premières nuits, sur la plage, pour protéger le naufragé volontaire d'éventuelles dégradations. Précaution inutile : la Bouteille à la mer, que ce soit sur la plage ou sur la place, s'est très vite fondue dans le paysage.

● Troisième moyen de passer outre les barrières : le collectage, l'approche documentaire. Sur l'île de Noirmoutier, Marie Delaite et Capucine Dufour (l'Ecumerie) recueillent la parole des familiers de l'estrans, cette zone de l'entre-deux, entre hautes et basses marées. Les deux artistes formées à l'Ecole du paysage s'attachent notamment aux gestes des paludiers, ouvriers travaillant dans les marais salants, dont les mouvements apparaissent très chorégraphiques. "Quelle est votre motivation ? Voulez-vous laisser une trace ? [Do you want to document that ?] Voulez-vous changer les choses ?", s'interroge William Galinsky (Norfolk & Norwich Festival). L'objectif est-il scientifique ou artistique ? Un questionnement qui fait écho à celui d'Hugo Bergs (Theater op de Markt), exprimé dès le premier jour de la rencontre : "Qu'est-ce qu'un champ artistique ? La chimie est-elle un champ artistique ?" A quel moment un simple outil acquière-t-il un statut artistique ? [When does a tool shift into something more ?] La différence est ténue… A Noirmoutier, la restitution prendra la forme d'une déambulation, mêlant des moments dansés, joués et des projections documentaires. Encore en recherche, les deux artistes en résidence dans les marais de l'Atlantique se prévalent d'une donnée précieuse : le temps ; temps de l'observation, de la mise en forme, de la restitution.

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L'écumerie - Walk during the Emerging Space (La Cité des arts de la Rue, 2016) © Maxime Demartin

● Abattre les barrières, certes. Mais où et quand ? Et avec quel public ? L'approche des partenaires tchèques laisse percer une sensibilité toute particulière aux centres commerciaux. Indifférence généralisée au transport d'une statue crypto national-socialiste devant les boutiques (Dušan Zahoranský) ; combat victorieux mené contre l'implantation d'une grande surface dans le centre-ville de Plzen (Petr Šimon)… Pour l'artiste comme pour le citoyen, le centre commercial reste un espace à conquérir, dans une Europe centrale qui ignorait encore ces modes de consommation il y a moins d'une génération. Le plasticien Dusan Zahoransky dit encore sa difficulté à susciter un rassemblement "spontané" (grâce aux réseaux sociaux) devant un cinéma désaffecté. Et sa volonté de redonner vie à un vieux passage, grâce à un jeu sur sur la typographie notamment. Apte à jouer de toutes les échelles, de l'intime jusqu'au plan panoramique, l'artiste britannique Luke Jerram (Bristol) développe pour sa part un projet de passerelles aériennes, accrochées entre les bâtiments et offrant des points de vues inusités sur la ville ("Sky Walk"). Ce projet sera mis en place pour Norwich, en mai 2018.
Il était déjà question d'"infiltrer la ville de partitions de passants" dans le projet d'Anne Corté, développé pour la FAI-AR en 2011 ("Métrie Motile"). Passerelle, passants, passage (en français, "pas sage")… Que d'allitérations ! La Bouteille d'Abraham Poincheval peut également se concevoir comme une variation sur la fuite (le son qui s'échappe, la bouteille qui prend l'eau). A tel point que l'on finit par se dire que le projet collectif semble moins d'abattre les murs, que de chercher à passer au travers.

● Davantage en prise avec les dérèglements du monde, semble-t-il, Anne Corté se propose de traiter de la mort, selon une approche très ordinaire. Dans son projet "Fantômes" (titre provisoire), une partie des participants (cent à cent cinquante spectateurs, sur un public total de trois cents à quatre cents personnes) accepteront de jouer les morts, la tête et les épaules couverts d'une burqa symbolique. Il ne s'agit pas ici de traiter de la mort, mais plutôt de l'idiotie, par un tour de passe-passe symbolique, précise, dessins à l'appui, l'ancienne étudiante de la FAI-AR, dont le projet devrait être dévoilé lors des festivals de l'été 2016. "Le monde fantôme est un espace dépourvu de centre". L'idée est de percevoir les personnages voilés dans leurs mouvements d'ensemble et d'encourager la fluidité du groupe. Avec ses accessoires parfois limites - mini-voiles de carnaval, voire kalachnikov en chocolat [!] -, l'artiste belge, installée dans le quartier de Molenbeek, à Bruxelles, joue en conscience des peurs et des fantasmes collectifs autour du terrorisme. Lors de la représentation, il s'agira de choisir un lieu fermé, une place, où le public se sente en sécurité, s'alarme une représentante d'In-Situ. Beaucoup d'artistes vont trouver un sens dans le chaos, tempère William Galinsky. Est-il encore possible de s'approprier les choses ? Comment pouvons-nous comprendre notre monde ? Comment pouvons-nous trouver une posture qui ne soit pas seulement celle du rire… A l'heure où le journaliste Thomas Hahn pointe "la quasi absence de la crise migratoire des projets de création dans les arts de la rue en France" ("L'immersion dans le réel", Stradda n°77, février 2016), Anne Corté met au jour le sentiment de malaise nécessairement appelé à accompagner ces réflexions. Premier jalon posé par l'artiste : "Nous devons accepter nos fantômes."