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Très chère sécurité

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SIGNAL #5 - Art facing Terror

« L’art face à la terreur ». Pendant quatre jours, les participants réunis au CIFAS, à Bruxelles, auront uni leurs réflexions sur une question rendue  brûlante par les attentats du printemps dernier. Des réflexions menées en paroles et en actes. 

Trois jeunes comédiens munis d'oreillettes et d'un micro, chacun dans un box, disent et remettent en jeu des extraits de discours, choisis au hasard, selon le principe d'une "roue de la fortune". Le public fait tourner la roue, qui s'arrête sur un mot. Si tout le monde en est d'accord (si l'extrait n'a pas été entendu juste avant), le comédien nous fait partager "parole cadrée" (3 à 5 minutes) qu'il est seul à entendre en VO dans ses écouteurs… Ce «Thinker's Corner », imaginé par la comédienne Dominique Roodthooft (Liège), en référence au Speaker’s Corner de Londres, est l’une des propositions que l’on pouvait découvrir dans les rues de Bruxelles, lors de la dernière journée des rencontres et ateliers organisés par le CIFAS (Signal #5).

La surveillance, le contrôle, ..., seraient aujourd’hui largement intériorisés, pour ne pas dire consentis

Aléa du choix, établi par la roue de la fortune. La question du hasard, du « tirage au sort », innerve la réflexion sur la revitalisation de notre système politique (Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, 2005). Il n’est pas anodin de la retrouver au cœur de ces interventions urbaines. Mais face à la menace, réelle et ressentie, le tout-sécuritaire ne représente-t-il pas un autre danger ? Deux jours plus tôt, dans un brillant parallèle entre le jeu Pokemon Go et l'usage du bracelet électronique, le philosophe Olivier Razac (Grenoble) mettait ainsi en garde : « La focalisation sur la violence physique nous détourne d'une réflexion sur le pouvoir plus immatériel, et même fait écran. »

La surveillance, le contrôle, note le philosophe, seraient aujourd’hui largement intériorisés, pour ne pas dire consentis… Ce nouveau pouvoir, à la fois culturel et industriel, « se caractérise par sa capacité à produire des calques qui se superposent à l'espace réellement parcouru et qui viennent en reconfigurer le sens et la valeur. Tous ces calques possèdent des accessibilités différentielles. Certains sont confidentiels. D'autres dépendent de désirs individuels : le jeu, la réalité augmentée… Mais l'accès à un calque donné modifie l'usage de l'espace pour le groupe qui y a accès. Si nous n'avons pas accès à ce calque, nous ne sommes pas dans le même monde… On a là la structure inédite d'une destruction progressive de tout espace commun."

A cette mise en garde, la politologue et féministe américaine Joan Tronto répond par la notion de soin ou de sollicitude (« care »), tout en faisant la part du paternalisme et de l’esprit de clocher (« parochialism »).
En temps de crise, l'artiste voit son rôle se redessiner… « L'artiste touché se pose moins la question de qui il est ; on n'est pas sur des questions de positionnement. Il y a moyen de revenir à une dimension primaire du geste artistique », esquisse pour sa part Benoît Vreux, directeur du CIFAS. Loin de toute forme de déni, « une des premières choses à faire est de dénoyauter la couche qui fait mal, plutôt que de s'évader dans un imaginaire plus confortable. »

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Signal #5 © Mathieu Braunstein

On comprend mieux, dès lors, la proposition de la performeuse belge Anne Thuot : la reconstitution d'une scène allégorique, genre "Radeau de la méduse", les pieds dans l'eau, avec une trentaine de figurants, dans le bassin du Marché aux poissons. Tout autour, des peintres, professionnels ou amateurs. Le passant inattentif ne percevra pas que ces modèles/figurants sont tous des gens venus d'ailleurs, tout comme l'est le Mauritanien Saidou Ly, l'un des artistes invités à peindre la scène. « Il faut avoir le courage de sortir des cadres »…