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Un certain regard

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Benjamin Vandewalle © Robin Reyners

La rue se rassemble, la rue inquiète. A Paris, en dépit des faibles chiffres annoncés, elle fait légitimement valoir son droit à exercer la démocratie. A Barcelone, des manifestations contradictoires se sont succèdé sur la question de l'indépendance catalane. Mais de l'autre côté des Pyrénées, c'est à l'histoire de l'art que nous ramène la dernière performance participative de Benjamin Vandewalle dans l'espace public.

Une procession de spectateurs, la tête prise dans une boîte, traverse une artère de la ville (Benjamin Vandewalle, «Walking the line», place du Capitole à Toulouse). Les participants marchent avec précaution, se tenant par la main ou par les épaules. De l'extérieur, la scène évoque «La Parabole des aveugles» (Pieter Brueghel l'ancien, 1568). Au départ, la position du corps (de profil, dite «marche à l'égyptienne») et la distance au mur le plus proche sont imposées, perturbant la focale naturelle de «l'œil». Le projet est de chorégraphier le regard», note Benjamin Vandewalle. Plutôt que la perspective - dont l'historien de l'art Daniel Arasse nous rappelle que les peintres flamands, sont, avec les Italiens, les inventeurs, c'est le gros plan que fait émerger ce travelling sans moyen mécanique. Gros plan sur une cuisine, dans un fast-food dont on ne connaîtra jamais la devanture, gros plan sur les indispensables téléphones portables puis, très vite, sur les poubelles… En raison du dispositif, on pense à Roland Barthes : «La boîte joue au signe : comme enveloppe, écran, masque, elle vaut pour ce qu'elle cache, protège, et cependant désigne : elle donne le change» (L'Empire des signes, 1970). Le boîtier nous conduit vers une fausse piste, car il relève autant de l'œillère que de l'appareil photographique même archaïque. La réalité ainsi cadrée est plutôt à chercher du côté de Daniel Arasse et à ce qu'il nomme «l'effet dislocateur du détail». «La fonction du détail est de nous appeler, de faire écart, de faire anomalie» (Histoires de peintures, 2004).

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Johannes Bellinkx - Framing © Saris & Den Engelsman

L'anomalie dans le paysage, c'est ce que cherchent à pointer des artistes comme Alban de Tournadre («Dans le vif») ou le collectif Tricyclique Dol («Contre-Nature»). Mais il faut un autre artiste du Nord, comme Johannes Bellinkx - lui aussi flamand - pour entreprendre à nouveau d'emprisonner le regard dans une sorte de boîte noire («Framing»). Observation, recherche d'indices, échappées belles… L'attente du spectateur encapuchonné s'apparente ici au plaisir du chasseur à l'affût.

Dans divers projets, Benjamin Vandewalle expérimente également ce type d'installation statique. Le jeune chorégraphe met en condition, crée un état de de confiance chez le participant. Dès lors, toute scène de rue (un homme qui marche en téléphonant, une femme qui surgit d'un magasin) est susceptible de faire événement. Pas de psychologie, pas de présupposé, pas d'attendu. Comme l'écrit Roland Barthes (à propos du théâtre japonais de marionnettes) : «Le dedans ne commande plus le dehors».