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Villes éphémères en Europe

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Olivier Grossetête et le collectif Zimmerfrei (Massimo Carozzi, Anna de Manincor et Anna Rispoli) construisent des villes « temporaires» : La Ville éphémère et Temporary Cities, deux projets du réseau IN SITU. Quand l’un crée du commun par la construction de murs réels en cartons, l’autre propose une vision rêvée de la ville.
Réflexions d’artistes sur les murs invisibles qui segmentent nos villes.

Jasmine Lebert : Pourquoi travaillez-vous sur la ville et en quoi la ville contemporaine est-elle une source d’inspiration selon vous ?

Anna Rispoli : « La ville définit notre condition contemporaine. Pas seulement en raison des faits démographiques qui montrent que la condition urbaine est une nouvelle façon d’être humain mais aussi parce que celle-ci est sans cesse en train de se redéfinir.
Nous sommes obligés d’inventer une nouvelle façon de négocier avec l’autre : comment entre-t-on en relation avec les autres qui ne sont pas seulement de provenances ethniques, géographiques et linguistiques différentes, mais aussi porteurs d’autres façons de vivre, d’autres villes possibles qui coexistent.
On traverse constamment plusieurs villes, plusieurs conditions urbaines. Certaines sont cachées, certaines sont davantage visibles. En ce qui nous concerne, nous nous intéressons aux villes cachées, souterraines ou plus ou moins éphémères.

Olivier Grossetête : « La ville, est l’endroit où je vis et où j’ai toujours grandi. Elle induit nos comportements. Son organisation nous structure. Elle est pleine de signes et de symboles, avec lesquels je veux jouer. Au départ, je suis parti des bâtiments et de la construction. Mon but était de déranger les images fixes de la ville et de proposer une autre façon de vivre ensemble. C’est pourquoi je me suis intéressé à l’architecture comme symbole ou image du pouvoir. Travailler dans l’espace public, c’est travailler dans un rapport aux autres et donc dans des liens de pouvoir. L’une de mes premières constructions a consisté à adjoindre deux tours en carton à une mairie. Il s’agissait clairement d’interroger le symbole du pouvoir pour le détourner avec l’aide des gens et d’un matériau dit “pauvre”.

Anna de Manincor : « Quand on arrive dans une nouvelle ville, la première chose que l’on fait c’est s’y promener et regarder les choses visibles. La seconde, c’est traverser les murs en imagination. Avec cette imagination d’enfant qui consiste à regarder une fenêtre tout en croyant voir l’appartement tout entier. C’est ainsi que s’inventent les histoires. Celles-ci deviennent des petits films souterrains à partir desquels nous pouvons vérifier si les images qui nous ont traversés peuvent se cristalliser en réalités ou pas. Nos documentaires ne sont pas de vrais documentaires. Ils n’expliquent pas, ne révèlent pas, ils sont des créations qui s’appuient sur des données matérielles. La ville est plutôt un objet matériel qui s’impose à la vision.

Quentin Guisgand : Anna, tu parles de « villes souterraines » dans votre travail. Quels pourraient en être les « murs invisibles » ?

Anna Rispoli : « Je n’ai pas participé aux deux documentaires de Copenhague et de Budapest. Je porte donc sur eux un regard à la fois intérieur et extérieur. Mais ces murs invisibles sont aussi ceux de la représentation de soi vis-a-vis de l’autre. Ces documentaires touchent la limite entre le privé et le public : la représentation de soi par rapport à la communauté et la définition de cette dernière. La grande liberté de nos documentaires tient à la possibilité de s’imaginer à une autre place au sein d’un espace urbain partagé. C’est à travers l’évocation de ces désirs et de ces projections, que l’on peut se réapproprier ces espaces partagés.

Olivier Grossetête : « Dans une ville, ce qui me fait souffrir, c’est d’être entouré de plein de monde et, dans le même temps, seul. Plus la ville est grande, plus on est seul, plus il est dur d’entrer en contact avec les autres. Là s’élèvent nos murs invisibles qui créent de la souffrance. Par mes projets, je suis amené à visiter des villes différentes et j’y fais chaque fois la même expérience de la solitude. Mon processus ne change pas d’une ville à l’autre, c’est le rapport à l’espace et aux formes qui change. Pour casser ces murs invisibles, je mets en place des ateliers qui permettent de créer du lien en travaillant. Faire des choses ensemble est une façon de se rencontrer. Voilà ma stratégie. D’abord, c’est “passe-moi le scotch”. Au bout d’un certain temps, il en résulte un dialogue.


Quentin Guisgand : La fiction est-elle une façon de briser ces murs ? Ou de les souligner peut-être ?


Olivier Grossetête : « Je crée d’autres murs pour casser les murs virtuels. Au moins pendant un temps. On crée des liens étonnants. Pour proposer autre chose, pas forcément pour lutter contre. L’art est là pour faire des propositions un peu différentes. Pour permettre un certain recul vis-à-vis de la ville et de la relation quotidienne que l'on entretient avec elle.

Anna Rispoli : « Le mur invisible le plus dangereux est peut-être le territoire marécageux de la réappropriation artistique. On parle des questions urbanistiques, du développement urbain, de la gentrification, mais le travail que les artistes sont invités à faire parle de questions bien plus larges et bien plus incontrôlables. Nous sommes conscients que le gros boom de ces dernières années en faveur de l’art au sein de l’espace public, que cette invitation faite aux artistes de prendre en charge la revalorisation du lien social dans l’espace public est géniale. Elle offre d’incroyables possibilités pour briser certains murs. Mais elle cache aussi les choses que nous ne parvenons pas à contrôler. D’autant que l’économie du spectacle vivant ne nous permet pas de gérer les conséquences de nos actions sur la longue durée. Que signifie “intervention temporaire” ? Qu’elle est la responsabilité éthique et politique de ce type d’action ?

Olivier Grossetête : « Bien sûr, il y a l’“après”, mais j’estime que si ce type d’action crée du désir, c’est déjà bien. L’art, c’est du désir et le désir, c’est de la vie. Dire à quelqu’un : “J’ai besoin de toi”, c’est déjà lui offrir quelque chose et cela peut créer du désir.


Quentin Guisgand : Dans vos travaux, il y a du mouvement. Comment rendez-vous vos « villes éphémères » habitées et vivables ?

Anna Rispoli : « Nous créons, à l’intérieur d’une ville, un point de vue qui est aussi un point d’écoute. Une position d’où nous essayons de cadrer une possibilité du réel dans laquelle il y a un chaos incroyable. Alors, comment ce chaos traverse le réel ? Comment l’invisible devient-il visible ? Nous nous autorisons à nous laisser surprendre par des regards étrangers. À Copenhague, vous aviez choisi une colline au sommet de laquelle vous avez attendu que quelque chose arrive…

Anna de Manincor : « Oui. Et ce sont les gens qui sont venus vers nous. J’ai commencé toute seule, j’ai filmé le rien, j’ai cadré des visions qui ne sauraient se réduire à une dramaturgie. Tout le contraire du film d’enquête où l’on questionne les gens et attend des réponses qui viennent confirmer une hypothèse. Quand quelqu’un s’intéresse à la chose invisible que tu es en train de faire, il s’approche et vient avec des histoires à te raconter sans que tu ne lui aies rien demandé. Les gens n’ont habituellement pas envie d’être filmés, ils ne veulent instinctivement pas devenir des personnages. Mais nous ne les filmons pas directement. Nous cadrons un édifice et nous en parlons avec eux. Nous sommes du même côté de la caméra et nous regardons dans la même direction. La caméra ne représente plus une frontière entre nous. Nous construisons une réalité temporaire et décalée. Nous pouvons alors nous entretenir sur ce qu’il y avait avant et que l’on ne peut plus voir, sur ce qui sera construit et que l’on ne peut pas encore voir. C’est seulement après un long temps que je peux commencer à filmer la personne, sa figure et son corps. Elle devient alors coauteure du film.

Olivier Grossetête : « Le mouvement dans mes constructions vient d’abord du fait que l’on construit. On est dans le faire, c’est cela qui crée du mouvement. Au départ, je voulais fabriquer mes trucs dans mon coin et tout maîtriser. Mais en faisant appel aux autres, j’ai été obligé de lâcher prise, ce qui laisse une place à la vie. Dans mon processus, j’arrive seul dans une ville et j’essaie de rencontrer des gens, de les motiver, de voir ceux qui sont les plus aptes pour leur donner des responsabilités. Je suis seul et j’en souffre. Mais c’est aussi une force. Je tiens à ma solitude, elle me permet d’aller vers l’autre. Quand on est deux, on forme une entité moins perméable. Le fait d’être seul te rend disponible aux autres.

Ariane Bieou : Mais le mouvement dans tes villes est aussi physique, par le déplacement des bâtiments…

Olivier Grossetête : « Le jeu qui consiste à déplacer des bâtiments m’intéresse. À Chalon-sur-Saône, où le sol était en pente, on a dû déplacer la construction pour la remettre à niveau. Il s’agissait donc plutôt d’une mise en place. Mais c’était beau aussi. à Marseille, pour la première fois, je m’apprête à construire une ville entière. On planifie une moyenne de cinq constructions par jour. Le premier jour, on essaiera peut-être d’en faire dix petites qui grandiront quand il y aura plus de monde. La construction ne restera pas figée. Il y a une part d’improvisation. S’il y a trois jours de mistral, on ne pourra pas faire des bâtiments très élevés. On pourra étaler la ville et la faire monter après. Il en naîtra des histoires que l’on ne maîtrisera pas.

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Fleeting City, Olivier Grossetête, Norwich and Norfolk Festival, partner of IN SITU platform, 2014 © Chris Taylor

Jasmine Lebert : Comment gères-tu la confrontation entre espaces publics et espaces privés dans la construction de ta ville éphémère ? Tout est espace public ou y a t-il une place pour l’individu ?

Olivier Grossetête : « L’espace sera avant tout public, car construire, c’est rassembler des gens. Après, chacun se fera sa propre histoire. Le rapport au privé se situe plutôt dans le vécu de chaque personne. Ceux qui veulent dormir la nuit dans les constructions le pourront… Mais les questions de sécurité ne sont pas évidentes. Dès que l’on ferme un lieu, il y a des contraintes de sécurité importantes. Cela implique d’allouer un budget pour le gardiennage, afin de laisser vivre la ville tout en veillant à ce qu’il n’y ait pas de risques. À Marseille, la ville ne peut être laissée sans contrôle. Mais idéalement, elle vivrait par elle-même. Je n’ai pas envie d’y poser des barrières la nuit. Elle devrait être un objet qui m’échappe. Quentin Guisgand : Vos travaux sont accompagnés par le réseau IN SITU, ce qui vous amène à traverser les frontières. Quelle vision cette itinérance vous a-t-elle donné de l’Europe ?

Olivier Grossetête : « Chaque ville possède une énergie collective propre. Je serai toujours surpris
par la façon dont se comportent les gens. C’est à Annecy que j’ai fait l’une de mes premières constructions. À la fin, après la destruction, on a remis tous les cartons à plat et
il ne restait plus un scotch par terre. Si tu fais cela à Marseille, cela ne sera pas du tout pareil ! Lancer un chantier en Écosse a été une entreprise laborieuse. Puis l’expérience a pris.

Anna Rispoli : « La seule fois que nous nous sommes vraiment sentis européens, c’était en résidence à New York. Cette notion d’Européen échappe encore à toute identification. Faire le lien entre les villes européennes et tracer une identité à partir de là ? L’identité ,européenne est une chose encore très floue pour moi. Ce qui manque en Europe, c’est un récit de soi, une narration partagée, comme aux États-Unis. Pour cela, les Américains se sont appuyés sur une fiction, celle des terres vierges, du Nouveau monde…

Quentin Guisgand : Envisagez-vous une narration européenne composée de vos Temporary Cities ?

Anna de Manincor : « Il est vrai que nous transportons un regard qui génère des liens. Nous arrivons dans une ville riche des suggestions que la ville précédente nous a inspirées. Il se produit comme un transfert de suggestions et de désirs. Certaines sont nées dans une ville, se sont interrompues, puis ressurgissent dans une autre ville. À Budapest nous cherchions des édifices squelettes, ceux dont l’on perçoit la structure de l’extérieur. Comme nous n’en avons trouvé aucun, le film souterrain s’est déplacé vers les édifices fantômes.

Anna Rispoli : « Mais nous en avons trouvé rue de la République, ici à Marseille.

Anna de Manincor : « Oui. Et nous allons continuer à parler de Budapest maintenant que nous sommes à Marseille. Et nous parlerons de Marseille lorsque nous irons ailleurs. Nous charrions avec nous des sujets sans doute décalés dans le temps. »

Article publié dans « Murs invisibles », coédition Lieux publics, IN SITU et la revue Mouvement, cahier spécial n°70 juillet-août 2013 © mouvement 2013
>> télécharger la revue entière (article p. 33)

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Temporary Cities, The Hill, Zimmerfrei © Thomas Seest